09 octobre 2007
Les Rallizes Denudes - Le 12 mars 1977 à Tachiwaka (Live '77)
Il existe un genre de collectionneur qui trouve qu'à toute chose, malheur est bon. Le record geek. Son but étant de rassembler en un majestueux meuble de rangement plusieurs années de geeking, soit quelques centaines de galettes précieusement sorties de bac poussièreux ou d'une enchère ebay, il n'aura aucune honte à afficher le mieux possible les perles obscures limitées à 100 exemplaires, état M/VG+/M- pour un 12" de 1968 en pressing test ; alors qu'au final tout le monde s'en fout. Pas lui. Son amour inaltérable de la matière musicale peut le lancer sur des quêtes où seul l'espoir ne prend pas une ride, durant laquelle il sait pertinemment qu'un gros coup de chance ne peut arriver qu'avec un sérieux coup fatal au porte-monnaies. Car il a la passion, et défend vivement les intérêts de ses artistes phares. Vient donc ce cruel cas de conscience : comment considérer un groupe comme étant d'une importance capitale alors que concrètement, leur album est si rare que trop peu de personnes peuvent en avoir l'accès et donc la connaissance ? Quel malheur de n'avoir droit qu'à des tirages limités, des picture-discs numérotés et signés, des trouvailles en état laissant à désirer... mais qu'il est bon de les détenir une fois trouvés, nom d'une pipe, pas vrai ?! Si un jour vous rencontrez un de ces phénomènes, et qu'il vous présente sa collection, demandez-lui s'il possède du Rallizes Denudes, juste pour voir sa réaction.
Car en effet, s'il existe un groupe déjà légendaire dont les sorties officielles s'arrachent à prix d'or, ce sont bel et bien les Rallizes Denudes. Formés en 1967 à Kyoto et splittés après une tournée en octobre 1996, ces Japonais d'extrême gauche ont marqué le temps au fer rouge, débridant les attaches du rock psychédélique à la Blue Cheer et chevauchant dans l'espace sur des préceptes velvetiens.
Pareils aux Stooges, Hadaka no Rallizes attachent dès la fin des années 60 une importance capitale à la distorsion, et inventent un concept qui déterminera bien des tendances dans l'underground nippon. Les frères Takashi prennent pour base le psychédélisme lourd de Blue Cheer, lui calquent une basse tout droit sortie des écuries Motown et fouettent leurs chansons de pans de noise-drone. Le tout restant coiffé de la voix aigue du leader, le fameux gratteux Mizutani Takashi... cela ne vous rappelle rien ? Exact, Fushitsusha autant que Mainliner ou Kousokuya semblent faire la même chose une génération plus tard. Outre LSD March ou encore High Rise, même Keiji Haino ne peut cacher avoir été influencé par Mizutani (bien qu'en premier il s'agisse plus d'Albert Ayler avec son premier combo Lost Aaraaff) dans sa façon de chanter et cet incroyable leitmotiv de la culture supersonique.
Les Rallizes Denudes proposent donc une musique en accord avec son temps, mais pervertie à la Lou Reed, comme si un énième shoot de coke devait avoir ralenti sa vision du temps et étiré les compositions sous un nuage de bruits qui dessineraient Sister Ray dans la toile d'un ciel sombre. Fin des 60s, l'occident marginal admire le Velvet Underground produit par Warhol Inc., tandis que l'orient s'embrase et devient en quelques années un point central de perturbations, entre les séismes dus à la tectonique des plaques et les vortex ouverts à l'envi par un combo de jeunes fous furieux.
Les Rallizes Denudes tournent un peu partout dès 1968, transportant avec eux une zone géographique où le bruit se fait plus fort, dans une ambiance de (gros) son et lumières à faire péter les concensus ; mirrorballs et grosses enceintes qui leur vaudront quelques ennuis durant leurs premières scènes (annulations de dates, concerts reportés...). Leur engagement politique extrême va les amener à d'autres soucis plus importants : s'ils occupent l'université de Kyoto en avril 69 et dénoncent la guerre du Viet-Nam en se produisant lors de grandes manifestations étudiantes, un des membres originels du groupe (Wakabayashi) va radicaliser encore plus l'image du groupe en prenant part à l'opération Yodo-Go en 1970 - un détournement d'avion pour la Corée du Nord, sous la houlette de l'Armée Rouge japonaise. Des rumeurs affirment que Mizutani en aurait fait partie. Quoi qu'il en soit, ce dernier clamera un peu plus tard des textes de Lénine, Che Guevara, Hegel ou encore Nietzsche lors d'un concert dans une école primaire.
Cet engagement politique contre le libéralisme aura une incidence de premier ordre sur le reflet du groupe : négligeant les studios, favorisant les messages politiques distribués après de violents riffs, il deviendra au fil des années de plus en plus culte, amassant davantage d'amateurs de sensations fortes que de curieux politisés.
Il est donc quasi-impossible de dénicher quoi que ce soit d'officiel dans leur "discographie" (les sorties officielles attendront une vingtaine d'années). Leur renommée internationale s'est faite de bouche à oreille - Peter Grant n'aurait pu faire mieux ; la révolution Internet va permettre heureusement une plus large diffusion de bootlegs ou de rééditions moins obscures des premiers LPs introuvables de 1991, et faire passer les Rallizes Denudes du satut de groupe culte à une véritable légende de l'underground japonais. Ce qui n'empêche pas de voir fleurir des prix exhorbitants (140€ le coffret 4 cds)...
Venons-en enfin à l'enregistrement, ce live capturé en 1977 le 12 mars à Tachikawa. Un véritable Graal : il consacre en deux disques la quintessence du groupe dans une époque où ils atteinrent leur apogée. Il y a peu de mots pour décrire l'importance de ce témoignage ; l'adjectif utilisé plus haut convient parfaitement. Il s'agit d'un live aux résonnances velvetiennes.
Résonnance comme une ombre des VU : le son agressif des guitares, les rythmes simplistes de batterie, la puissance hypnotique de la basse (en complet décalage du reste), mis à part de la voix. Résonnance dans le temps. Le VU a changé la face du rock occidental, les Rallizes auront donné le ton aux futures formations d'avant-garde de l'extrême-orient. Comparables en bien des points, voilà une autre raison de faire l'effort de trouver et d'écouter ce concert.
Les sept morceaux joués ce jour-là sont à faire crépiter la surface du globe, qu'il soit oculaire ou terrestre. Une larme versée n'est rien devant un tel assaut électrique. Les frères Takashi semblent ralentir le temps, créant une ambiance magique cloîtrée entre des murs de bruits, basée sur des accompagnements simples et auréolée d'une voix angélique.
Enter the Mirror trace le chemin à suivre pour une randonnée noire d'une heure et demie, nous invitant à passer dans leur monde, à marcher vers une autre esthétique. Ce qui conduit à passer une nuit de l'assassin, compo renversante (cette ligne de basse ne vous rappelle rien ?) qui précède la chaleur sonique des flammes de glace... A Memory is Far poursuit l'expérience en faisant passer (a posteriori) Fushitusha pour de vulaires plagieurs. On comprend en outre assez vite qu'il est difficile pour eux de jouer un morceau en moins de dix minutes.
Le second disque est lancé par l'hypnotique Strong Out Deeper Than the Night, peut-être le morceau le plus représentatif du psychédélisme des Rallizes Denudes, bientôt chassé par les éventreurs de la nuit. Ma favorite, puisque le rythme est ici plus accéléré et semble botter les fesses d'Iggy Pop dans une tempête de disto, avant l'exceptionnel moment drone... ou la meilleure façon d'aller rhabiller en vitesse à la fois Boris et les Acid Mothers Temple. The Last One finit massivement ce concert en atteignant un point critique de no wave bruitiste à tendance brutalement lancinante.
Après ces 21 minutes extatiques, il est impossible de croire que ces types produisaient un jeu pareil alors qu'AC/DC tournait de l'autre côté de la planète. Que ce jeu avait été développé depuis dix ans déjà. Une sorte d'anniversaire en quelque sorte, une célébration du "son brut" de Pierre Henry, manifeste sanglant d'un style unique, ouvrant une plaie béante à la musique rock.
Rien ne préparait le monde à ces terroristes du bruit. Ce jour-là le 12 mars 1977, Tachiwaka allait à son tour et trente ans plus tard connaître un bombardement bien pire que Nagazaki ou Hiroshima. Les retombées radioactives n'en finiront pas de faire muter l'underground japonais.
Majestueux. Essentiel. Historique.
SHUT THE F**** UP AND GIMME THE SWORD => DOWNLOAD
Note générale : 30/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
The Velvet Underground - White Light / White Heat
Fushitsusha - Live PSF 3/4 (1st)
Keiji Haino - Execration That Accepts to Acknowledge
Mainliner - Mellow Out
Kousokuya - Echoes From Deep Underground
09 mars 2007
Boredoms – Super æ
En
ce moment, il m'est impossible de contenir l'exaltation musicale dans
laquelle je baigne sur un fond de fausse sérénité,
cet état de pseudo-euphorie notoire m'évitant de trop
penser à mes funestes obligations. D'où la cascade de
bonnes notes, et surtout l'envie de parler de mes albums favoris,
ceux dont je ne peux m'empêcher de citer le nom dès
qu'on me laisse l'occasion de le placer. Demandez-moi ce que j'aime
comme musique une première fois, je donne Neil Young et Frank
Zappa. Demandez-le une seconde fois et vous en aurez pour trois quart
d'heure de listing argumenté, avec en tête de file le
magmatique groupe de Yamatsuka Eye, je parle bien sûr des
Boredoms. Logique alors qu'il me vienne à l'esprit leur
galette la plus au point, le super-album Super æ.
A
première vue, voilà encore de quoi conforter les
anti-expérimentaux les plus récalcitrants, un autre
atout imparable pour les derniers bastions retranchés de la
mélomanie old fashionned. Là où les vieux
papas s'arrêteraient en parlant d'immondices méphitiques,
il faut se dresser avec fracas contre une position si peu ouverte et
fustiger cette impardonnable prise de position face à un
chef-d'oeuvre qui a marqué la fin du siècle dernier.
Car oui, je le clame haut et fort : les Boredoms ne sont pas un
groupe surestimé, et sont pour moi les dignes successeurs de
Captain Beefheart et Pere Ubu, nouveaux détenteurs du savoir
no wave, chambellans issus des cendres d'une chimère
bicéphale qui rugit avec les incandescents US Maple la force
d'un genre atypique.
Que
peut bien donner une telle super-affiche ?
Non,
ce n'est pas emprunt de traditionnel comme du Keiji haino, mais c'est
tout aussi inspiré. Non, ce n'est pas non plus aussi terrible
que le harsh noise de Merzbow, mais ça en a les qualités.
C'est à la fois Melt Banana et Butter 08, Ground Zero et
compagnie. C'est tout à la fois, puisque ce sont des icônes
de l'underground new japan (in a dishpan) qui échappent
aux carcans habituels.
Ce
que ça veut dire en super-clair ?
Ecouter
cette super-production, c'est surtout faire face à un joyeux
imbroglio musical aux variations sinusoïdales, dans un espace
pétaradant de bruits et de grooves. La schizophrénie
faisant loi, on célèbre des apparentes coupures du réel
par un festival d'un goût excellent, celui qui taille en
friches la musique, base de création d'un ensemble improbable
dont la cohérence réside dans l'universalité du
message ainsi formé. Prolifique, cette décoction donne
naissance à la pureté dans un brouillon de saveurs
jubilatoires.
Ecouter
ces super-héros, c'est adopter une vision intelligente d'un
art qui reste capable malgré son extrêmisme de charmer
une Euterpe contemporaine. Les années 90 ont été
celles de la fusion des styles, marquant l'avènement des
musiques nouvelles de plus en plus libérées, celles qui
lancent une campagne pour l'impact dissonant comme nouvel Empereur de
la Musique. Sans garde-fou. Au beau milieu de ce paysage résolument
moderne existe Super æ comme pièce maîtresse
de l'édifice, charpentée de son formidable mélange
de genres. Passant d'un bruit monosonique à un patchwork
musico-chromatique exceptionnel, variant les teintes et les timbres,
oscillant entre thèmes électro et plans rock
désincarnés, voilà bel et bien une musique qu'on
qualifiera de changeante.
Tantôt
hypnotique, matériaux fait de boucles sonores au dosage
infinitésimal, ce réglage au micropoil de notre
sensation de balancement frénétique afin de ne pas
desservir la sensation ; tambouille magique appuyée par des
rythmiques tribales, une sorte d'ethno-rock chamanique aux tons
clair-obscur. Tantôt hérissée, hirsute et
imprévisible ; cacophonique, relevant de l'exquis syndrome
dada retrouvé avec bonheur, parmi ces hurlements, ces bruits
et dissonances complices.
Ainsi,
notre coeur balance entre une introduction calme au synthétiseur
et un jam aux sons funky, le tout miraculeusement émergé
d'une transition psychédélique ; parfois il s'étonne
de cette guitare acoustique semblant surgir de nulle part,
accompagnée de voix aussi inattendues que le big bang
électrique qui suit et le fait sursauter ; enfin il se délecte
des tendances jazzy que résorberont certains instants,
frétille à l'écoute des parodies folles plutôt
du genre country, tout comme de tous ces bruits inouïs dont
seuls Yoshimi & Co ont le super-secret. Une musique syncopée
et artérielle : oxymore, quand tu nous tiens.
Les Boredoms démontrent donc avec Super æ leur ultime savoir-faire dans la mise à nu de l'ensemble des genres, faisant passer le complexe pour du simple et inversement, dans une découverte d'un appétit véritablement charnel d'un corps asbtrait. On ne sait pas s'ils déshabillent délicatement la musique ou s'ils dynamitent ses concepts en sa moëlle mélodique. Ce qui reste sûr à l'écoute d'un tel masterpiece, c'est que ces super-fadas auront su tout détruire pour mieux reconstruire.
Résolument destiné aux adorateurs de musique nouvelle plus qu'aux simples amateurs de l'underground japonais, ce monument du genre mérite les honneurs. Souvent comparé au mythique Vision Creation Newsun, il rappelle le dilemme des albums siamois de Beefheart (voir la chronique du 22 janvier). A chacun de les départager comme il peut !
...
Eh oui, un ovni de plus dans ma collection de chroniques, à ce
train-là vous allez vite en avoir marre !
« C'est
super, putain, c'est super ! »
Note générale : 30/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Boredoms - Vision Creation Newsun
Rovo - Imago
OOIOO - Taiga
22 janvier 2007
Captain Beefheart & His Magic Band – Lick My Decals Off, Baby
Dans
un espace abstrait, où se mêlent cognitions et actes
manqués, dans lequel s'ébattent gaiement neurones et
axones, le cortex cérébral troque ses bonnes fonctions
contre pléthore d'informations ; se croisent des souvenirs,
des fantasmes, des odeurs, des textures ; et aussi du son. A
l'intérieur du crâne, la réactivité est
rapide. Dedans, sa boîte de nuit rose, le Tropical Hot
Dog, remplit chaque année sa discothèque de nombreux
albums ; activité dont la principale attraction est la soirée
mousse de cervelat, mixture bulleuse inqualifiable dont la
disproportion est due à un trop plein de sons qui font rentrer
l'occipital en ébullition. Mieux : là, pas loin du
ventricule latéral, un podium se dresse constamment : il a 25
marches, parce qu'il ne peut se limiter à trois, et sur sa
première place tout en haut tentent de cohabiter un mec à
la tronche de poiscaille et une bande de pingouins snobinards qui
fêtent 1970 façon garden party. Cette boîte, cette
texture, c'est donc du fast et du bulbous. C'est les
deux mon captain.
« Tu
crois que ton cerveau il aime ce que t'écoutes ? Pas sûr.
T'as beau dire que c'est l'apogée du genre, encore faut-il
qu'il y en ait un qui corresponde, pour pouvoir en parler. Ton jargon
limite pédant, ça qualifie rien ; tu parles de no wave,
de free form, de tropicalisme, de blues à interner, mais
franchement est-ce que t'y comprends quelque chose toi-même ?
Je crois pas. Que tu me dises que ça commence sur les chapeaux
(haut-de-forme) de roue avec le premier titre, je veux bien, mais
quand tu commences à encenser d'autres titres comme I Love
You Big Dummy, ça rime à quoi ? Si tu pouvais
demander à ton cerveau, est-ce que t'as seulement imaginé
qu'il pouvait détester ça ? »
« Oh,
je les vois venir, là, cette bande d'illuminés, ces
énergumènes qui voyaient pas la truite comme Schubert,
mais plutôt sous une forme de postiche pas pastiche, ne créant
le mouvement libre que dans sa réplique ! Ah, ils ont fière
allure, ces barbus, ces hippies, avec leurs chemises à fleurs
et leurs lunettes noires ! Et cette clarinette qui cogne fort le
marimba dans un univers qui crotte le blues d'antistructures
mélodiques de bruits polymaniaques. De toute façon,
ces ploucs ont un droit d'entrée ad vitam eternam. Chaque
fois, c'est certain, ils réinventent rien, c'est du
pouet-pouet à la con, un boeuf entre potes enregistré
par un studio anarchiste, parce que c'est une musique d'intellectuel
gauchot, que je te dis. C'est arty, ça vaut pas un kopek ni un
bon steak de calamar. Bah tiens justement, eux ; le type qu'on fait
marcher là, il pense bien que c'est peut-être ces
céphalopodes qui malaxent notre pâte rose là-haut
au final. Moi je te raconte rien, 'paraît qu'ils ont les axones
les plus épais, mais qui mange finit par être mangé,
tu vois le truc ?(*) Finalement, la pâte, à force de se faire
bouffer par le calamar, elle risque de le gober, tu crois pas ?
En tout cas ça nous ferait un peu de repos, surtout pour le
père hypothalamus, par moments ça l'exciterait presque,
c'est dire si c'est pas facile. »
C'est donc ça qu'on penserait d'un fan de Captain Beefheart ? Rien de moins qu'un geek en perpétuelle contradiction, vigie de l'horizon musical dont l'unique fin serait de paraître connaisseur aux yeux des autres puisqu'il écouterait l'inécoutable selon une plus large partie ? Un morveux, un péteux, dythirambique dans ses interventions et incompréhensible dans ses élocutions ? Puisque c'est ainsi alors, faisons simple, parlons « vrai » ! Que vous évoquent les mots : phénomène, génie, dada ? Novateur, avant-garde, visionnaire ? Facile, on peut répondre Coltrane comme Breton, et c'est bien ça le problème. Entre Don Van Vliet et ses toiles, il y a même tout un monde. Alors quand bien même un langage serait hermétique, il demeure nécessaire si l'on veut parvenir à une rationnalisation des plus proches.
Lick
My Decals Off, Baby est peut-être le plus grand des albums,
toutes catégories confondues. Le pachidermique album de 1969
le côtoie, offre matière à réflexion : que
choisir, entre l'orgie musicale de quatre-vint dix minutes et sa
version condensée, le nerveux album de 1970 ? Peut-on
seulement proposer un tel duel de titans ? Pour ma part, j'ai tranché
: je ne peux dissocier ces deux albums, le dilemme engage la fusion,
la différence se mute en cohésion. Si Trout Mask
Replica est un immense prisme, LMDOB fait plus figure de
kaléidoscope de génie, où l'extase se place sur
l'immersion blues-jazz qui colle à la peau comme un
décalcomanie. Des morceaux comme Flash Gordon's Ape ou
Japan In A Dishpan montrent que le groupe surréaliste
parvient à surpasser ses limites, offrir quelque chose
d'encore plus neuf, deux cerises sur un gâteau qui change de la
tourte à la truite.
Entre
incursions et digressions, l'ensemble devient de la même nature
que la conscience : libre, palpable, mais définitivement hors
de portée de toute définition ou concept, barrières
sémantiques liberticides qui transformeraient une forme
d'intelligence unique en un simple pruneau sur une armoire. C'est
donc du domaine de l'ineffable vérité, celle qui
s'égare dans des tentatives explicatives qui ne résument
qu'une partie d'un tout, une gorgée de calice jugée
péremptoire et pourtant si ouverte. La réplique d'un
masque, c'est peut-être aussi la dénonciation de la
répétition musicale, la pensée du
contre-pied des battements de coeur, oeuvre qui se poursuit donc par
cet album légendaire, véritable pilier d'érable
américain du fondamentalisme ubuesque, fantastique four à
réduire en coeur de cendrier les remparts de la musique blues
traditionnelle.
Un délice certes. Mais un délice de roi. Eldorado du fanatique, non réédité depuis 1993 - sauf par des bootleggers russes ou nippons qui ont tout compris, il symbolise parfaitement et à lui seul la notion nécessaire d'un échange libre, pour celui qui disait l'année de la sortie de LMDOB :
« I don't want to sell my music. I'd like to give it away because where I got it, you didn't have to pay for it. »
(Je
ne voudrais pas vendre ma musique. J'aimerais la donner parce que là
où je l'ai eue, on n'avait pas à la payer)
Note générale : 40/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Captain Beefheart & His Magic Band – Doc At The Radar Station
Captain Beefheart & His Magic Band – Safe As Milk
Pere Ubu – Dub Housing
US Maple – Long Hair In Three Stages
US Maple – Talker
(*) A squid eating dough in a polyethylene bag is fast and bulbous, got me ?
03 novembre 2006
Ornette Coleman – The Shape Of Jazz To Come
Les albums qui font l’unanimité
aujourd’hui, semble-t-il, ne sont pas ceux qu’on aurait pu espérer il y a quelques
années. Aucun artiste n’a jamais pu convaincre tout le monde, c’est certain. Cette
réalité pèse de tout son poids sur certains hommes, car quelque soit l’époque, les
différents ou incompris ne se voient couronnés que d’indifférence, ou pire, de
mépris ; pourtant, la vérité semble parfois animer leurs compositions, et
le fait de savoir comprendre leur message permet souvent d’évoluer, de changer,
voire d’avancer. Ces albums là sont rares, précieux. Ce sont des joyaux dont la
valeur n’a pas de chiffre, elle ne s’exprime qu’en réactions extasiées que seul
l’inestimable diamant artistique peut épanouir. Un album est avant tout de la
musique ; la musique, est avant tout le lieu commun des musiciens.
Dans l’univers incroyablement
riche du jazz, monde fabuleux né d’un Big Bang(/Band) véritablement sonore, à
l’expansion galactique exponentielle, nombreuses sont les étoiles qui valent le
détour - bien plus qu’un coup d’oreille. Et si dans ce voyage de l’impossible,
on devait choisir de s’arrêter au plus près de cette explosion inouïe, parmi les astres les plus flamboyants des
planètes de la galaxie jazz, ce serait bien une lumière noire qui transporterait
directement à la fin des années 50, date à laquelle notre astronef se poserait
pour admirer l’irrépressible évolution de tout un style musical en marche vers
sa destinée.
L’une d’elles se nommerait
forcément Ornette Coleman.
Véritable vis-à-vis de John
Coltrane dans sa participation à la naissance du free jazz devant l’éternel, Coleman
choisit dès le départ de se baser sur le bebop et le rhythm & blues pour
commencer sa formidable carrière d’homme libre, se démarquant ainsi de
Coltrane, au registre beaucoup plus hard bop. Considéré comme le père du jazz
d’avant-garde, ou Roi du Freeland selon certains spécialistes, papy Ornette,
aujourd’hui fort de 76 printemps, est donc l’icône véhiculée au côté d’autres
grands comme Eric Dolphy. Pourtant, l’incompréhension est bien ce qui animait
l’esprit des gens de ce temps, qui voyaient plus dans le terme free l’occasion
d’aller voir un concert gratuit plutôt que d’assister à un spectacle
d’avant-garde. Il faut énormément de talent et d’ambition pour assumer l’idée
d’un jazz hors normes, même si l’évolution des mœurs jazzistiques apportée par
des types comme Thelonious Monk ou mieux, Cecyl Taylor, a permis de se lancer à
l’aventure. Difficile aussi de trouver des partenaires qui vous comprennent et
qui sont d’autant plus capables de créer l’improvisation enrichissante.
Pourtant, le résultat est là.
Cet album n’a l’air de rien, il existe tant de standards de jazz que
l’étiquette Diapason d’Or ne retiendrait pas plus l’attention qu’une énième oeuvre d'art à la chaîne de Warhol. Il s’agit cependant d’une solide référence, dont tous les
morceaux s’élèvent à un niveau jamais égalé. Je suis admirateur de Coltrane,
mais j’avoue être fanatique de cet album-ci d’Ornette.
Lonely Woman, d’abord, la magnifique composition, cette phrase
musicale qui ne présage pas encore la folie de l’album… du moins avant d’en arriver aux
variations : ce qui semblera, à l’époque, sonner comme du bon jazz gâché par des
digressions intempestives, bref, du bruit à l’inutilité exacerbée. Les pauvres
admirateurs du bon vieux jazz ne voient pas dans ce souci frénétique
d’évolution forcenée les innombrables possibilités qu’offre ce genre nouveau.
Tout se poursuit sans peine
avec Eventually, puis le magistral Peace (neuf minutes de pure
exaltation), suivie de Focus On Sanity, puis Congeniality et Chronology,
tous plus brillants les uns que les autres, nous offrant dans la foulée de quoi
réfléchir, méditer. La musique en elle-même ne peut s’expliquer - du moins je
n’aurais pas la prétention de prétexter pompeusement être capable d’effectuer une
analyse détaillée de cet album.
En revanche, Ornette nous
donne des indices, des pistes de réflexion en plus de la musique : les
titres. Si le premier titre paraît classique, serait-ce une demande de considérer
The Shape Of Jazz To Come comme un album de jazz avant tout ? Que
voudrait dire le « finalement » du second morceau, si ce n’est qu’on
arrive enfin à une évolution marquante d’un style embourbé de jazz à
papa ? Quant au quatrième, se concentrer sur la santé mentale… demande de
prise au sérieux, de réflexion ? L’album se clôt sur Chronology…
peut-être que finalement, c’est dans l’ordre des choses, que le jazz devient
free par la force du destin…
Autant de réflexions
possibles, autant de jugements hâtifs évités... Si nous ne sommes plus en 1959,
les esprits peu ouverts demeurent bel et bien, et il n’est pas rare d’entendre
des immondices sur les musiques au langage différent. Celles qui ne sonnent pas
comme les traditionnelles structures basiques, comme le blues ou le rock. Cette
rythmique obsédante, toujours symétrique, un et deux et un et deux etc.
Pourquoi alors ne pas chambouler ce qui est considéré comme inaliénable, et
tendre à l’évolution drastique ?
Cette œuvre intemporelle, ce
morceau d’histoire, cette vérité-là doit être entendue par le large public.
Plus qu’un album, il est l'un des points de départ de l’affranchissement d’un style et
de la libération des artistes, deux notions qui seront perpétuées plus tard par
des brillants garçons comme Albert Ayler, puis poussées à bout dans bon nombre
de formations expérimentales actuelles, après avoir énormément enrichi d’autres
styles comme le rock. Une libération qui en provoquera d’autres, pour faire de
la musique nouvelle ce qu’elle est aujourd’hui : infiniment riche,
imprévisible et captivante.
Que ceux qui chient sur le jazz s’arrêtent une minute, et sachent que sans ce prophétique The Shape Of Jazz To Come, les Stooges d’Iggy Pop n’auraient certainement jamais créé Fun House, ou si vous préférez : le meilleur album de tous les temps.
Note générale : 25/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Ornette Coleman - Free Jazz
John Coltrane - Blue Train
Albert Ayler - My Name Is Albert Ayler
19 septembre 2006
Frank Zappa - One Size Fits All
Voici le cas typique de chronique dont l’entreprise est
difficile ; celle qui demande au lecteur la patience de digérer un pavé
qui s’annonce lourd. Le genre de concept album qui résume si bien la continuité
conceptuelle de son artiste qu’aucun détail ne mérite d’être écarté : un
dilemme dont l’issue n’est autre qu’une invitation à tenter l’aventure, autant
pour le lecteur que pour l’auteur. Tenez-vous prêt, c’est parti.
Lorsque Frank Zappa sort One Size Fits All en juin
1975, tout est calculé. Trois ans auparavant, l’homme sortait son théâtral Grand
Wazoo, monument musical déjà conceptualisé sur une guerre entre musiciens
au chômage et médiocrates. Cette fois-ci, ce dernier ne raconte pas une
histoire, mais décide de faire en sorte que cet album puisse résumer à lui seul
sa façon à lui d’aborder la musique et le monde, ladite pensée zappaïenne. Avant
tout, il faut dire que One Size Fits All est tout bonnement l’un des
plus importants opus de la discographie de Zappa. Que ce soit pour la pochette,
dans les paroles ou avec la musique, le domaine artistique est exploité de
façon absolue afin de servir comme appui, tremplin d’idées. Il y a donc deux
aspects de l’album à aborder : la signification de la pochette, puis
l’analyse de la musique et des paroles.
1 - La pochette
Afin de s’attaquer directement à l’artwork, il
convient de se référer à certains éléments majeurs qui définissent la pensée de
Zappa. Car cette pochette de Cal Schenkel nous donne des pistes pour comprendre
cette constellation insaisissable de grandes thématiques de la vie de Zappa.
Dans la catégorie des éléments qui sautent aux yeux, le
premier visible est bien sûr le sofa, en plein centre. Ce n’est pas une
coïncidence de le trouver au beau milieu de tout ce qui va suivre, ce sofa
étant un pilier de la pensée zapaïenne. Car on peut dire de Zappa que s’il
avait été agnostique, il croirait plus à un sofa géant qu’une divinité
protectrice personnifiée. Pourquoi le sofa ? Parce que la problématique de
la religion nous convierait droit chez un psychanalyste ? Ce fauteuil
confortable, ne serait-ce pas pour dénoncer le laxisme divin ; ou alors
serait-ce le symbole d’une place vacante, qui n’a jamais attendu
personne ? Et puis, un sofa est un objet, fatalement impersonnel, dénué de
vie… Vous restez sceptiques, alors regardez donc la petite banderole qui flotte
au dessous, sur laquelle est écrit en allemand : « Divan, divan…
si tu sais qui je suis… ». Le sofa, boule de cristal,
omniscient ? Et comme si ça ne suffisait pas, vous pouvez toujours vous pencher
sur le nom de l’album. Concentrez-vous bien sur les initiales de chaque
mot : O-S-F-A. Reformez maintenant la première anagramme qui vous vient à
l’esprit. Vu ?
On remarque ensuite naturellement la main, les mains. La grosse
main poilue, celle qui tient le havane cubain, semblant être celle de Dieu,
l’omnipotent. On note le tatouage Pachuco… gang de Frisco. Cigare,
tatouage ? L’image d’un « grand horloger » aux intentions
mafieuses, dont les multiples mains se jouent de l’univers tout entier ?
Parmi la multitude de détails qui ornent la pochette, on
note la présence d’une table et d’une chaise… Autre fait nécessaire à savoir, Zappa
condamne très souvent dans ses compositions l’assujettissement implacablement
progressif des familles américaines, dont l’image idéalisée est diffusée par le
gouvernement à l’échelle mondiale, comme utopie du libéralisme. Cette utopie
forcée trouve son impact sur le quotidien des gens par la publicité, vantant
les mérites d’objets brillants, propres, modernes, comme la cuisine chromée.
Or, que voit-on flotter dans l’espace de One Size Fits All ? La
« chrome dinette » si chère à Zappa, élevée au rang des
étoiles, des constellations, de l’intouchable luminosité hypnotique des feux
stellaires, admirés béatement les courtes nuits d’été.
Précisons maintenant l’analyse, augmentons la focalisation
de notre télescope.
Par exemple, l’étoile nommée « Too Much Air »
ne renvoie-t-elle pas à la citation connue de Zappa, qui trouve qu’au-delà de
l’oxygène, ce qui se trouve le plus dans l’air ambiant, c’est la connerie
humaine ? Et cette pièce de monnaie nommée Mercure, comme la planète…
l’argent au même niveau que le sofa ou la cuisine ?
Peut-on aller plus loin dans le détail ? Oui.
Accrochez-vous, décollage immédiat (munissez-vous de votre
pochette).
Notez dès à présent la marge du haut, tout cet univers
scientifique, mêlé à cette ambiance à la fois surréaliste et
théologienne : de nombreux calculs, avec ces schémas complexes.
A gauche : la schématisation en pyramide du système
universel, avec la Terre désignée comme monocorde, et le grand mystère de la création
comme la quadraphonie (le tout en forme de guitare ?). Plus à gauche, les
cercles concentriques rappelant la galette striée du vinyle, avec en son centre
le mot LABEL. A droite : un schéma avec de nouveaux cercles concentriques
imbriqués dans un carré, le tout appelé Chewy Carmel Center. Tout, tout
cela rappelle le grand souci musical de Zappa, et mérite explication ;
tout renvoie à son concept de Big Note, la note qui régit la sonorité
parfaite dans l’univers. Le schéma universel renvoie à la recherche ce cette Big
Note, comme une quête du Graal paraissant bien vaine, puisque la Terra
del Fuego (la Terre nommée ainsi – nous sommes chez les Pachuco !) se situe
dans le domaine monocorde. Or, le champ de recherche doit s’élargir au-delà des
frontières humaines, la quadriphonie, voire plus. Quant à l’histoire du caramel
mou, elle est un écho d’une conceptualisation de Zappa : la musique doit
être aussi souple qu’un caramel mou sur une tête d’épingle. Cette même épingle
renvoyant à une autre idée déclinée par notre Frank, comme quoi il faudrait
imaginer un monde fait en épingles, comme si jamais rien d’autre n’avait
existé, et que la Big Note pouvait venir à bout de ces épingles et faire
découvrir un monde nouveau. Ouf.
La plupart de ces explications peuvent apparaître comme des
extrapolations ; néanmoins, on s’étonne de voir à quel point chaque détail
prend une signification de plus sur la pensée de Zappa. La pochette de dos semble
confirmer certains points : des constellations chimériques, quasi
cyberpunks, voire totalement loufoques, comme pied de nez à l’astrologie, nous
montrent la constellation de l’aspirateur ou encore celle de la voiture, noyées
dans un ciel dont on ne peut décidément tirer aucun sens. On notera en bas le
monde humain en proie à des fourmis géantes (cf. L’empire des Fourmis ?).
La pochette est donc un fourre-tout d’idées, un capharnaüm
ordonné comme pot-pourri de concepts, qui se croisent et se mêlent sur cet
album en forme de carrefour de pensées.
2 - L’album
J’en arrive finalement à la musique, après un tel déballage
explicatif de concepts qui semble à prime abord sans fin. J’espère juste avoir
été assez clair et concis.
L’album est composé de neuf titres, dont un instrumental (le
Sofa n°1). Le line up est terrible, sans doute la meilleure formation
des Mothers Of Invention pour leur ultime coopération sous ce nom, avec
George Duke, Napoleon Murphy Brock, Chester Thompson, Tom Fowley ou encore
Johnny Guitar Watson et bien sûr Don Van Vliet. On note évidemment la prédominance
des claviers à percussion de Ruth Underwood ; elle est la clef de l’énigme
et de la mélodie du premier titre Inca Roads. Cette première piste nous
parle de véhicules non identifiés, ovnis qui pourraient faire penser au sofa
volant de la pochette. Une de mes compositions préférées du bonhomme, une
ambiance assez jazzy à la fois drôle et complexe, pour une ouverture d’album
relativement différente de certains autres des années précédentes comme le
cultissime Apostrophe (‘) (1974).
Can’t Afford No Shoes et Po-Jama People sont quant à eux deux titres qui
s’éloignent du concept album pour rejoindre le côté satirique de Zappa ;
le premier tourne en dérision la hausse des prix en Amérique, alors que le
second se veut révolté contre les « pojama-people », ces gens
qui se laissent vivre sans se soucier pour le moins du monde ce qu’il peut bien
se passer, fainéants et inintéressants au possible. Les deux titres sont
séparés par le magnifique Sofa n°1.
C’est au tour de Florentine Pogen, qui musicalement,
est un bon exemple du style de Zappa : la mélodie fluide est ornée de
variations, elle est ininterrompue, alternant différents schémas tout en
trouvant un écho avec les voix des Mothers ; elle passe de clef de sol à
clef de fa, tout en étant cassée par d’autres figures mélodiques. Cette manière
d’écrire est une constante chez Zappa, et ici le résultat est, sans surprise,
bien plus que probant.
Puis voici revenir la continuité conceptuelle de Zappa avec Evelyn,
A Modified Dog. Frank se qualifiait de « cynique » ; son
raisonnement par analogie entre le chien (dog) et Dieu (God)
revenait sans cesse, montrant que l’homme qui soumettait son chien à aller lui
rapporter ses pantoufles malodorantes était lui-même soumis à son chien, comme
une relation masochiste tacite. Une vision détournée, un sujet tabou, bref le
chien qui caresse sa maîtresse dans le concert du DVD Baby Snakes ; la
zoophilie existe, et le chien comme esclave peut aussi être comme notre Dieu.
Sur l’album, Evelyn est une version cybernétique apparaissant tout aussi soumise
qu’une chienne normale, à la différence près de son intelligence dopée (les
mots employés par Zappa sont d’un vocabulaire assez soutenu). La mélodie suit
les paroles, avec des intervalles très peu espacés ; le morceau s’en
retrouve court, mais cela ne retire rien à sa qualité, et on apprécie l’unique
côté déglingué de l’album.
S’ensuit San Ber’Dino, morceau qui traite de
l’affaire dans laquelle Zappa avait été confondue – il s’était fait coffrer à
la prison de San Berdino pour avoir enregistré des bandes destinées à un film
porno ; suivie de Andy, plutôt fun, qui parle de l’homosexualité d’un
homme en flattant ses courbes.
One Size Fits All se termine en apothéose avec Sofa n°2, morceau à
l’impact plus conceptuel que musical, qui clôt l’album sur une note quasi
épique, intemporelle, avec cette voix venue de nulle part, traduisant en
allemand les dires de Zappa. Il est alors une entité qui se présente comme
étant tout, du paradis et l’eau jusqu’à la plus petite crotte, en passant
évidemment par la chrome dinette… et nous sommes son SOFA. La dernière
clef de l’album, avec cette grandiloquence germanique qui nous rappelle que
Zappa aimait bousculer l’emphase wagnérienne.
Avec cet album-sofa, Frank Zappa a réussi en 1975 à réaliser le concept album parfait, en
synthétisant un nombre incroyables d’idées, tout en créant de sublimes
morceaux, autant de références de son propre style de composition. Un travail
colossal car musicalement parfait, agréable d’écoute et accessible.
S’il n’est pas mon préféré, il reste l’album que je
considère comme étant le plus important de la discographie du freak le plus
génial que la Terra del Fuego ait porté, dont le nom résonne désormais
dans son espace surréaliste, sur le trajet de la comète qu’on nomma Zappafrank.
Note générale : 33,3/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Frank Zappa - Hot Rats
Frank Zappa - Apostrophe (')
Captain Beefheart & His Magic Band - The Spotlight Kid
17 septembre 2006
Melvins - Houdini
Pas la peine de raconter l’histoire de ce groupe. Leur nom
seul est rentré dans la légende, faisant penser une fois aux parrains de Kurt Cobain,
une autre fois à l’unique groupe-casting à bassiste ; faisons donc l’impasse
sur la Genèse de la référence du grunge lourdingue expérimental. Ecouter un
disque des Melvins, c’est juste faire figure de masochiste musical : « je
m’attends à une grosse torgnole, et j’adore ça. »Ouais mais bon, on les connaît bien ces types-là… on aime
leur façon à eux de nous exploser leur musique à la tronche, surtout quand il
s’agit des premiers albums ! Bullhead, Stoner Witch et bien
sûr Houdini sont autant de rocs angulaires du rock crade et puissant. Lequel
choisir alors, parmi mes préférés ? Pourquoi pas celui de ma découverte du groupe. Et quelle
découverte ! De quoi satisfaire le Pygmalion qui sommeille en chaque
mélomane.
Le mardi 23 septembre 1993 est un jour à marquer d’une
pierre blanche ; sorti sur Atlantic - grâce au leader si méconnu de
Nirvana, Houdini des Melvins est une visite guidée à travers la
boucherie King Buzzo et Cie. La galette, c’est sûr, tranche dans le lard.
Hooch débute l’album, et c’est Dale Crover qui lance les hostilités, avec sa
batterie lourde de plomb à l’écho titanesque, qui plaquerait instantanément au
sol son pote Atlas. Hacheur de toms, ses bons couteaux de boucher bien en main,
gros bœuf tout en percussions qu’il est, il rythme l’avance monolithique de la
charrue électrique. Et c’est lorsque Buzz Osbourne et Lori Black entrent en jeu
que l’on passe du décoiffage direct à la sentence brutale. La voix rauque et
gueularde de Buzz semble nous faire comprendre avec ce premier titre qu’on a
choisi un ticket, voilà notre numéro, c’est à notre tour d’y passer les mecs.
Notre compte et bon pour l’heure qui va suivre.
Et cette impression ne fait que prendre toute sa dimension
avec Night Goat, second morceau d’une puissance infinie. L’intro de
batterie est une nouvelle fois annonciatrice de la baffe qui va venir :
lente et rentre-dedans comme seuls les Melvins savent le faire. Lizzy
confirme l’intention de nous en mettre plein la gueule, avec une compo alternant
plage calme et riff nerveux type Black Sabbath.
Le rythme de l’album donne l’impression de freiner davantage
avec la fabuleuse reprise de Kiss. On les sait excellents à
l’exercice de la reprise, et Going Blind n’échappe pas à la règle.
L’empreinte des Melvins y est marquée au fer rouge du gratteux comme un coup de
sabot du batteur : du gros son avec frein à main enclenché. On a l’impression
d’être sujet aux caméras, on imagine bien Crover filmant au ralenti l’impact de
ses poings américains sur notre mâchoire déjà bien décrochée. Malgré cet aspect
massif, la force de l’album est de nous tenir en haleine, en restant sous haute
pression.
« Mais si Houdini se cantonnait à cette unique
facette, ce serait trop simple » semble japper le petit Cerbère à
deux têtes de la pochette. L’album est jonché d’autres spécialités made in
Melvinland : des morceaux violents comme Joan Of Arc ou à la limite
du drone comme Hag Me, ceux plus speed comme Honey Bucket et Copache
alors que Set Me Straight ou Teet sont carrément plus « rock »,
et on a même droit à un Sky Pup plus barré avec sa basse groovy et au Pearl
Bomb, morceau plus expérimental (bip répété le long du titre), mais
tout aussi efficace.
L’album se clôt sur l’explosion de la bombe à
retardement : une longue compo nommée Spread Eagle Beagle, qui
finit de nous caler dans le fauteuil, les bras tétanisés, le corps réclamant un
instant de répit après un tel déballage de bourrinage sans concession. Si vous
avez choisi de rester debout, bravo, vous venez de trouver plus fort que la
super glue pour vous coller au mur (j’espère que la déflagration ne vous a
néanmoins pas projeté trop fort). Ce qui est fou, c’est que cet effet reste
valable pour la plupart des albums de leur discographie.
C’est donc treize titres qui composent l’album. De
véritables tours de force. Plus fort qu’Héraclès, les Melvins réalisent leurs
travaux treize à la douzaine. Tout semble étonnamment calme après cela, et même
le voisin lutteur du dessous qui viendrait vous flanquer une raclée monumentale
pour tapage diurne ressemblera à un enfant de chœur.
L’album entier est d’une puissance phénoménale : l’auditeur
déguste menu, file de
Charybde en Scylla avant de passer à la moulinette, ça lui fait saigner les
oreilles, bref en gros il goûte au terrible jusqu’au-boutisme… absolument
délicieux !
Houdini n’est pas magique, il est légendaire ; par sa densité, sa brutalité
et son génie cradingue.
S’ils avaient remplacé les Titans grecs, dix contre un que l’issue
du combat aurait été différente.
Note générale : 21/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Melvins - Bullhead
Melvins - Stoner Witch
Kyuss - ... And The Circus Leaves Town
10 septembre 2006
Devo - Q: Are We Not Men? A: We Are Devo!
La musique est quand même quelque chose d’incroyable. Elle
rythme notre vie, subit nos humeurs, nous aide dans nos difficultés, nous
repose et nous fait réagir ; son pouvoir est immense et sa portée
universelle. Malgré cela, et malgré la culture musicale propre à chacun, on est
toujours en droit de se demander si quelque chose peut encore nous surprendre de façon irréversible,
nous transcender, bref, de tomber sur un album dont l’écoute nous amènerait à
l’élire directement dans le TOP 10 de nos albums favoris. Bien sûr, on sait que
ça arrivera un jour ou l’autre, mais ce qui excitant, c’est qu’on ne sait ni
quand, ni comment on tombera dessus, ni quel genre de musique pourrait bien
nous procurer de nouvelles sensations mémorables.
A l’instar d’un Don Van Vliet, c’est le nom étrange de
Mothersbaugh qui cette fois-ci ressort sous l’épithète nommée génie ;
Devo, groupe formé dans l’ombre du rock progressif et du hard blues des
seventies est un combo génialissime de « geeks » (osons l’anachronisme)
dont la fraîcheur, l’originalité ainsi que l’engagement révolté (inscrit dans le
mouvement punk) vont être à l’origine de toute une vague d’excellents groupes
depuis les années 80 à nos jours – jusqu’aux Japonais de Polysics, sorte de
Devo des années 2000. Pas moins.
Influencés par toute la contre-culture américaine - dans les thèmatiques du cinéma et
de la bd, ils sortent leur premier LP Are We Not Men? en 1979, produit
par Brian Eno. Ce n’est pas une coïncidence, ce type sait à (presque) chaque
coup reconnaître les nouveaux talents ; ne vous laissez surtout pas duper
par le petit logo Warner Bros, sur lequel on ne s’attarde guère en général – comme
on délaisse facilement un album de U2 dans le bac de cd d’occasion. En réalité,
cet album est bien du genre à devenir dès les premiers instants l’un de vos
favoris pour le TOP 10, votre coup de cœur, votre chouchou, car il est bien
difficile de résister à un tel enchaînement de perles, musicalement en
contrepoint de ce qui se faisait à l’époque, aussi en avance sur leur temps. Cet
album vous fait adorer le groupe. Cet album vous rend « Devo-tee » !
S’ensuit la cultissime et monstrueuse reprise de Satisfaction
des Rolling Stones : la meilleur de toutes. Déstructuration totale. Riff
noisy en guise d’intro. Rythmique digne de John French. Tous les ingrédients
sont réunis pour parler d’une nouvelle révolution sonore. Mais le groupe n’en
reste pas là pour autant. Après Praying Hands (qui traite de la
soumission du peuple américain à l’économie libérale et à la religion, relation
maître / esclave) et Space Junk (sonnant la révolte politique),
inoubliables eux aussi (et quel son unique !), s’ensuivent deux morceaux
d’anthologie : Mongoloid et Jocko Homo.
Le premier s’ouvre sur une ligne de basse reconnaissable
entre mille, ouvrant l’entrée progressive des autres instruments ; l’introduction
est parfaite, le reste ne l’est pas moins. Je vous mets au défi de ne pas tripper sur celle-là ! Les voix nasillardes du groupe
entonnent un chant dont les paroles nous invitent à considérer que le
mongolien, c’est le type porte un chapeau, celui qui va au boulot tous les
jours pour nourrir sa famille, bref : le modèle américain, bafoué. Pire :
souillé. Message fort : il se croit heureux, le con !
Le second est aussi connu sur la planète America que le Whip
It! de Freedom Of Choice (1980). Cela ne l’empêchant pas, au
contraire, de jouir du statut de l’une des compos les plus atypiques connues et
reconnues. La structure du morceau de sept temps par mesure participe
grandement à cet effet bancal, renforce la notion déjà plus que présente de
décalage. Le thème : « dévoluer » l’homme à un statut primaire,
au cerveau pas plus gros qu’une tête d’épingle, en s’efforçant de souligner –
avec humour - la thèse de Darwin plutôt que le bourrage de crâne créationniste
qui gangrenait (gangrène ?) les Etats-Unis sous Reagan. La théocratie
fasciste dénoncée par Zappa ? Toujours est-il que d'après Mothersbaugh et ses
compères, la théorie de l'évolution s'explique par un singe qui aurait remplacé la colle dont manquait Dieu pour nous créer.
Après tout cela, le groupe nous laisse-t-il respirer ?
Bien sûr que non ! et c’est heureux : Too Much
Paranoias, Gut Feeling / Slap Your Mammy, Come Back Jonee
ainsi que Sloppy (I Saw My Baby Gettin’) sont autant de morceaux
porteurs de message plus ou moins revendicatifs, qui, musicalement, valent
beaucoup plus qu’un détour. Ils valent bien de s'attarder dessus un bon coup !
Le dernier Shrivel Up sonne on-ne-peut-plus new wave.
Il clôt l’album sur une ultime note de rejet de l’utilisation de la religion
comme moyen de faire passer des idées au peuple américain : Dieu a édicté
une loi comme quoi vivre, c’est pas drôle et qu’il faut le supporter. On devrait
se ratatiner. Ne rien dire.
Evidemment, c’est certain qu’on va pas se laisser faire ! On fait bien ce qu'on veut, merde, on a encore le droit de se payer une bonne tranche de rigolade ! Décoincez-vous, criez, sautez, hurlez, en gros courrez tout nus dans les fougères, chantez donc Jonee, soyez de vrais spuds et jetez-vous dans un cellule capitonnée avec un baril de TNT ! Faites sauter la baraque et dynamitez-moi ce gouvernement de manches à balais ! Et bien sûr, tout ça, avec la musique de cet album en fond sonore...
Au final, Are We Not Men? est un album qui va non
seulement apporter des éléments de dérision à un rock en apparence simpliste (post
punk) mais aussi préfigurer la new wave des années 80 ainsi que les
bidouillages techniques. Un groupe d’avant-garde produit avec brio par Brian
Eno. Avant-garde, pas qu’un peu. Il suffit d’écouter les Hardcore Volumes,
compilation de leurs morceaux enregistrés entre 1974 et 1977 (et je pense
notamment à la première version de Satisfaction), pour comprendre que
ces types-là avaient déjà tout compris, et qu’ils savaient ce qu’ils faisaient.
Mature comme musique, je vous dis. A posséder absolument.
Yeah, yeah, yeah, yeah, yeah-yeah-yeah-yeah-yeah, ye-yeah !!!
Note générale : 25/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Devo - Duty Now For The Future
Pere Ubu - Dub Housing
Polysics - Polysics Or Die !
01 septembre 2006
Captain Beefheart & His Magic Band - Trout Mask Replica
Dites-moi, qu'est-ce qui peut bien pousser quelqu'un à s'offrir cet album à la pochette rougeâtre, cadrant un type affublé d'un drôle de masque qui aurait l'air de vous chuchoter un secret se transmettant de bouche de truite à oreille de truite ? Quelle peut-être la réaction de cette personne à l'écoute du joyau que renferme cet écrin peu conventionnel ? Que se passe-t-il alors dans sa tête une fois le disque lancé ? Autant de questions qui divisent en deux parties le monde de ceux qui ont déjà écouté cet album. Vous ne pouvez pas y être indifférent.
Don
Van Vliet, aka Captain Beefheart, est un de ses artistes dits arty des années
70 à avoir bouleversé la vision la musique. Cette façon de voir et de façonner la
musique, le jeune Van Vliet ne l'a pas créée de toute pièces : en réalité, il
découvre dès son plus jeune âge les bases de ce qui deviendra plus tard ce
blues psyché expérimental, en faisant tourner des vyniles de blues et r'n'b de
l'époque dont il partage l'écoute avec son grand compagnon, un certain Frank
Zappa. En témoignent ses premiers travaux avec son Magic band, le Safe As Milk
de 1967, où l'on sent déjà que les sonorités blues sont plus que teintées de
pyschédélisme. Strictly Personnal, étape de transition, met en évidence que le
groupe cherche à chatouiller les limites du blues pour mieux les transgresser.
Il faudra attendre l'année qui suit pour que Captain Beefheart en arrive à son
apogée.
Alors
qu'en 1969, le monde découvre le puissant hard blues de Led Zeppelin, la
réplique du masque de truite soulève bien des questions, car jamais avant, on
n'avait entendu une telle fusion improbable : blues déjanté, absence de tempo prédéfini,
ryhtmique indomptable, cacophonie à la rage créatrice surplombée par la voix
unique de Beefheart, éructant avec la folie d'un schizophrène des textes
dadaïstes - complètement barré. Les 28 pistes de l'album sont d'une force brute,
navigant entre blues expérimental et free jazz - les improvisations de Van
Vliet à la clarinette donnant encore plus de profondeur et de puissance
d'impact à cette musique imprévisible.
Ce
changement soudain n'est pourtant pas du à un simple éclair de génie : il faut
remercier Zappa, qui tapis dans l'ombre, a capturé ces neuf heures de pure
création dans ses studios personnels. Sans cela, peut-être n'aurions-nous
jamais connu tel embrasement exultatoire, qui précède le non-moins génial Lick
My Decals Off Baby, sorte de condensé de Trout Mask Replica, malheureusement
non réédité depuis 1991 et donc, very hard to find.
En
espèrant qu'après, à tous ceux qui vous disent que ce truc est kitchissime et
que ça ne va nulle part, vous leur répondez : Ah! stupide, Trout Mask Replica,
c'est juste un des meilleurs albums de tous les temps.
PS : La camisole de force n'est pas fournie.
Note générale : 40/20 (pas moins !)
*** Si vous aimez, essayez... ***
Captain Beefheart & His Magic Band - Lick My Decals Off, Baby
Captain Beefheart & His Magic Band - The Spotlight Kid / Clearspot
Frank Zappa - Hot Rats
Pere Ubu - The Modern Dance

