06 octobre 2007
Keiji Haino - "C'est Parfait"
Décidemment je suis incorrigible. Jetez-moi des pierres, je vais encore parler de cette icône de l'underground. Je viens de découvrir encore une partie de sa discographie, et il y a tant de choses à en dire - et si peu d'interlocuteurs - qu'il n'est pas aisé de laisser ces mots dans ma tête sans qu'il n'en ressortent quelques uns malgré moi. Cette fois je me penche sur un album unique de Haino, une expérience comme nulle autre, au titre français plus qu'explicite (...pour une fois, ahah). Il ne s'agit certainement pas de la dernière chronique sur Keiji Haino, j'en suis désolé. Ou pas. Ca fera plaisir au canadien qui est venu y a pas longtemps juste pour lui !
Sorti en 2003, cet album au nom à rallonge bien que généralement tronqué (C'est Parfait, Endoctriné tu Tombes la Tête la Première n'Essayant Pas de Comprendre Quelque Chose Si tu te Prépares à la Décision d'Accepter de Tout Comprendre en Toi-Même Cela se Résoudra) n'a pas son pareil, même au sein de la discographie de Keiji Haino. Seule la construction de l'album permet d'établir un lien direct avec l'artiste, soit une piste de 44 minutes de concert live (enregistrée le 31 mars 2002 à Tokyo) avec de longs passages vocaux.
Tout est pourtant différent. C'est Parfait noue officiellement le lien entre l'artiste et le turntablism d'une façon complètement inédite : l'enregistrement se perd entre des samples de cris stridents, de hurlements sombres et de nombreuses pistes rythmiques pour un résultat sans pair. En effet, contrairement à son faiblard album solo de batterie et percussions, Haino se lance définitivement corps et âme dans un travail autrement plus complexe, riche et détaillé.
Les timbres de voix se mélangent, les percussions se mêlent, leurs timbres profonds s'échappent et finissent par se croiser pour finir dans un maelström assourdissant ; un passage calme à la demi-heure d'écoute, puis l'enregistrement gagne en puissance après un long passage vocal, Haino balayant tous ses samples dans une tornade furieuse de sons étranges, perdus entre rototoms, cowbells, cliquetis de cymbales et voix multiples.
La singularité tient en quelques mots : Haino établit presque un nouveau style musical, à mi-chemin du DJ no wave et du vocaliste expérimental, fondé sur de sourds plans rythmiques aiguisés par de nombreuses digressions et roulements métalliques. Difficile d'exprimer, de définir ce qu'il se passe en trois quarts d'heure ; on retiendra simplement la sensation d'être passé dans un lavomatic pour instruments à percussions, et c'est la tête à l'envers et le cerveau plein de sonorités nouvelles qu'on en ressort, vidé et songeur.
C'est Parfait fait donc partie de ces expériences inoubliables, forgées sur on-ne-sait-quoi, un éclair de génie ; instants rares, précieux, recherchés et appréciés des amateurs (d'autant plus que celui-ci n'est pas sorti sur PSF mais sur l'obscur label Turtle Dreams, à tirage limité, pour le plus grand plaisir des record geeks de mon espèce), lesquels s'accordent à consacrer cet album comme le plus singulier de tous.
Cet album ne peut faire l'unanimité. Il est pourtant doué d'un très grand intérêt en plus d'une production excellente, et en cela mérite l'excellente note qui lui est attribuée, que les grands aventuriers mélomanes corroboreront sans aucun souci.
SHUT THE F**** UP AND GIMME THE SWORD => DOWNLOAD
Note générale : 19/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Keiji Haino - Uchu Ni Karami Tsuite Iru Waga Itami
05 octobre 2007
Oxbow - The Narcotic Story
Quel est le meilleur groupe actuel ? Quel album de 2007 a déjà marqué une trace indélébile cette année ? A ces deux questions, plusieurs choix sont possibles. Les fanatiques de Blonde Redhead préfèrent largement les élucubrations gainsbourgiennes du 23 sorti en avril dernier ; les admirateurs de Arcade Fire ont eu leur Neon Bible. Qu'en est-il pour une bonne partie des adeptes de la noise ? D'aucuns hésiteraient entre Unsane et Battles. Si Visqueen est peut-être le meilleur album brutal de l'un et Mirrored complètement décalé pour l'autre, la palme revient quand même à The Narcotic Story d'Oxbow pour de nombreuses raisons.
Il est plutôt amusant de constater avec quelle facilité les auditeurs peu convaincus casent cet album. On voit fleurir des commentaires qui frappent absolument à côté de l'essence du groupe, comme par exemple définir Eugene Robinson comme nouveau chantre du cartoon rock - "qui ne balance pas assez". Le plus comique dans l'affaire est surtout de considérer leur dernier album comme un jam avec les Animaniacs ! Imaginons le résultat d'une écoute du dernier Battles, et passons outre ces considérations si peu averties.
The Narcotic Story marque le retour d'un des groupes les plus cultes
encore en tournée, dans la lignée des Jesus Lizard et autres compères
de la scène noise. Un retour réussi : le trio ne manque pas de se
sacrifier corps et âme sur l'autel blues expérimental, au cours d'un
rituel chamanique perdu entre cris torturés et envolées orgasmiques.
La tension ici ne se relâche jamais tout à fait, c'est là la qualité primordiale de cet enregistrement. Oxbow a l'intelligence de ne pas se laisser aller à une certaine facilité qui ferait du groupe, non plus un ovni musical, mais juste un excellent hommage au noise des 90s. Oxbow va plus loin et garde en tête toute la puissance du blues, mise au service d'un son original et absolument respectueux de la démarche du groupe.
En résulte donc un chef-d'oeuvre tout en tension, une boule de nerfs lissée
pour une écoute moins nauséeuse qu'un Evil Heat et cependant aussi
profonde qu'un Serenade in Red. Oxbow ne parvient pas à dépasser les
précédents albums... il fait mieux en sublimant son style unique dans
une atmosphère sombre qui dépeint exactement les sensations du groupe
même. L'écoute, plus aisée malgré la folie inhérente des éclats de voix du frontman, en fait un album parfait pour découvrir ce trio tant apprécié des Français.
Ecouter ce groupe se révèle de nécessité cathartique. Foncez avant qu'une enclume (ou un piano à queue, sait-on jamais) ne vous tombe sur la tête.
Note générale : 20/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Oxbow - Serenade in Red
Oxbow - An Evil Heat
Battles - Mirrored
10 juin 2007
Geinoh Yamashirogumi - Akira Symphonic Suite [OST]
Je ne regarde pas suffisamment de films, du moins pas autant que je ne le voudrais. Chacun d'eux est une sorte d'expérience (cf. "Suck My Geek") et j'adore les grands moments de cinéma qui vous transportent loin de votre banquette / fauteuil / canapé (biffer les mentions inutiles). Je dois avouer que j'ai toujours apprécié les longs-métrages anime japonais tout autant que le cinéma d'auteur, mettant au même niveau Miyazaki et Kurosawa pour des sommets du septième art comme Les Sept Samouraïs ou Le Voyage de Chihiro. Pour autant je ne voue pas une passion sans limite aux mangas et anime ; j'aime le graphique et l'esprit de ce genre à part, cependant pas assez pour me lancer dans la lecture passionnée d'une cinquantaine de tomes de One Piece ou la collection complète des Dragon Ball. La seule série sur laquelle je pourrais jeter mon dévolu serait certainement le manga d'Akira, tant son univers post-apocalyptique semble démesurément complexe et abouti. Le film de 1988 n'est que la partie émergé de l'iceberg, pourtant, il s'agit bien d'un chef-d'oeuvre hors-normes : un scénario époustouflant, de grands thème épiques, du drame puissant au message à faire flancher la fatalité du destin. Culte et complet : si Katsuhiro Otomo réussit à merveille la mise à l'écran de ses bandes dessinées, Shoji Yamashiro est à l'origine d'une bande son dirigée par le génial collectif Geinoh Yamashirogumi qui ont su relever le défi d'atteindre le même niveau que celui étalonné par l'image.
Il existe de nombreuses éditions de cet OST, les pochettes pouvant représenter soit l'une des affiches de l'anime soit un symbole épuré rappelant davantage le manga (en savoir plus). L'ordre des thèmes peut légèrement varier selon la date de sortie, mais globalement les rééditions proposent le même schéma logique de structure de la symphonie pour Akira.
L'enregistrement se divise en une dizaine de morceaux correspondant au déroulement chronologique de l'intrigue. Certains ont déjà fait la remarque que dépenser de l'argent pour une BO alors qu'on possède déjà le film ne servait strictement à rien, allant même jusqu'à préciser qu'écouter la musique sans l'image était absolument inutile. Une prise de position que j'abhorre forcément : certes, quand l'audio rencontre le visuel l'oeuvre est complète, mais on peut mieux savourer leur qualité respective si l'on dissocie l'un de l'autre. On disingue alors des choses imperceptibles à l'écran puisque le scénario nous emporte littéralement, une confusion dont on ne retient que les grands instants de musique durant lesquels on s'paerçoit que Akira n'a été bâclé sous aucun angle.
Parmi ces thèmes connus, il y a forcément celui de Kaneda. Ce thème introductif est le symbole même du film. Une présentation parfaite du héros sur variations de marimbas, claviers à percussions à résonance tribale qui donnent à Néo-Tokyo son côté sauvage et apocalyptique. La suite symphonique est d'ailleurs traversée par de nombreuses voix de marimbas et percussions diverses : glockenspiel, grosse caisse ou batterie électronique sont légion dans l'écriture de Yamashiro. L'ensemble est régulièrement emmené par de solides structures rythmiques qui hissent la mélodie vers des sensations plus violentes et extatiques ; on se situe bien loin de Ionisation de Varèse, ici les percussions ne peuvent se suffire à elles-mêmes puisqu'elles ne font que varier sur des thèmes analogues, plans resservis à volonté pour faire transparaître Kaneda dans Tetsuo par exemple (pratique usuelle pour toute bande originale, d'ailleurs).
Bien que les boucles percussives permettent de ne pas trop sentir les sonorités typiques des 80s et malgré une interprétation très fine, le résultat peut s'avérer parfois un peu lisse, sans profondeur. La batterie fait mentir de tels propos par de puissantes frappes électroniques, comme si l'ensemble de musiciens recherchait l'innovation de la musique traditionnelle dans l'intemporalité de la composition ; ce point ne devrait donc pas suffire à rebuter l'auditeur pour autant, le son gagnant de toute façon en clarté.
Battle Against Clown est un parfait exemple structurel de l'ensemble de cette Symphonic Suite ; il reprend le thème du héros tout en faisant penser à l'écriture zappaïenne - avec ses roulements de rototoms in medias res. Des nappes éthérées sont déposées sur ce tapis de percussions tribales comme si le ciel devait bientôt rencontrer la terre.
La force de l'oeuvre ne repose pas uniquement sur la reprise de thèmes forts mais réside aussi dans des passages plus ambiants (Wings Over Neo-Tokyo) qui peuvent sortir de l'ordinaire par des apparitions de choeurs (Tetsuo), jeux de voix en canon (Mutation) ou en écho (Doll's Symphony) et autres rites incantatoires japonais (Shohmyoh). La courte piste Exodus From The Underground Fortress paraît d'ailleurs moins accomplie malgré sa dynamique plus rock, pourtant il n'en est rien. Son tempo complexe lui donne un certain intérêt qui ravira les fans de FZ tout en boostant un peu l'écoute avant celle des deux mastodontes finaux.
Car ce que l'on garde à l'esprit après l'écoute de cette bande originale, ce sont surtout ces longs morceaux avoisinant la quinzaine de minutes de musique atypique.
Si Shohmyoh nous invite à une grande cérémonie, Illusion fait plus figure d'allégorie sublimée d'une rencontre avec un bonze, par sa composition aux excellents arrangements symphoniques. Entrevue troublée à la cinquième minute par une flûte agressive qui agite l'ecclésiastique dans sa méditation, avant qu'il ne rentre à nouveau en prière pour terminer sa quête dans une transe folle, presque affolée.
Faut-il prier pour son salut ? L'ultime morceau Requiem accorde tout le monde en nous mettant tous à genoux. Son introduction lourde, la litanie des choeurs qui précède le clavecin avant l'orgue frénétique, suivi d'une procession incrédule scandant un air de fin des temps ; requiem pour Néo-Tokyo qui s'éteint peu à peu, bercé par des voix évanescentes et l'ultime vrombissement de grosse caisse, dernier battement de coeur avant le néant.
Mais finalement, le thème que l'on retient est à coup sûr Tetsuo, au jeu syncopé de glock et vibra, bondissant et mystérieux, épique avec cet orgue impérial, tribal avec cette batterie, et monumental dès l'apparition des voix dont l'éclatement donne toute sa puissance à la composition, au thème, à l'oeuvre voire au film tout entier. Une apogée à vous donner des frissons.
On entend souvent dire que le manga et la bande dessinée en général ne font pas réellement partie de ce qu'on appelle "l'espace culturel". Rien n'est plus faux : non seulement il s'agit bel et bien d'un art culturel, mais aussi d'art représentatif d'une culture ; un genre qui a en outre l'avantage d'avoir la possibilité d'être porté sur d'autres supports, qu'ils soient filmiques ou musicaux. La bande originale d'Akira représente l'un de ces chefs-d'oeuvre les plus aboutis, une symphonie populaire au fort potentiel progressif, OST bardée de thèmes mythiques d'un film culte résolument avant-gardiste.
Note générale : 17/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Katsuhiro Otomo - Akira
28 mai 2007
Keiji Haino - 慈
Encore lui ? Dame oui, sacré tir groupé de chroniques car autant le faire savoir, j'ai bien l'intention de me lancer corps et âme dans la discographie de ce monsieur depuis que j'ai découvert ses albums studio et par là quelques points communs qui le rendent encore plus sympathique à mes yeux. Affection n'est pas choisi au hasard, je pense sincèrement avoir trouvé un nouveau Graal, un album depuis peu inhérent à ma fiche d'état civil et à citer dans mon CV dès aujourd'hui. C'est d'ailleurs pourquoi je ne résiste pas à l'envie d'en parler sur ce blog, même si une fois n'est pas coutume, je vais passer pour le péteux de service.
Paru en 1992 sur PSF, Affection témoigne sans douleur de la douceur d'un artiste unique. Si Thurston Moore est très certainement à l'origine de l'avènement de Keiji Haino - et de la pluie d'albums qui a inondé de références le label japonais, cet album de 1992 offre une heure de compositions folk expérimentales qui invitent plus à une certaine contemplation qu'à une agitation forcenée. Si beaucoup peuvent prendre à la légère les travaux de Haino, il faut souligner que nombre de ceux qui ont fait l'effort d'écoute ont été surpris. Quant à ceux qui l'ont déjà vu évoluer sur scène, ils ne peuvent que se permettre d'établir des liens élogieux entre le pape de la japanoise et différents piliers de la musique d'avant-garde improvisée.
Keiji Haino, au-delà de la guitare, possède 80 instruments à son actif : vielle et divers instruments traditionnels, batterie et percussions, saxophone, beat box, platine et outils électroniques ne forment qu'une partie du paysage musical d'un corps intégralement abandonné à la performance, poursuivant ses objectifs en privilégiant une approche presque religieuse, comme un Coltrane de la noise. Une définition pompeuse ? Pas tellement. La richesse de cet artiste s'étend aussi dans son nombre incroyable de projets, que ce soit avec ses pairs (Yoshida Tatsuya, Boris, Shoji Hano, KK Null et des projets comme Fushitsusha, Knead ou Vajra) ou en collaboration avec des pointures occidentales (Christian Marclay, Derek Bailey, Peter Brötzmann, Bill Laswell et autres John Zorn). Des crédits messianiques qui le placent directement dans les grands favoris de l'underground free.
Affection donc, n'est pas album à être entendu d'une oreille distraite. Il est force de proposition, sujet à question et objet de révélation. Une heure de boucles de dark folk durant lesquelles Haino apparaît comme un songwriter de l'ombre aux pouvoirs hypnotiques ; comme à son habitude, le tout est interprété live pour toucher au réel musical. Le son qui s'échappe de cet enregistrement donne une résonance particulière à l'ensemble, que ce soit conceptuel ou sonore. Résonance du concept puisque l'album peut se découper en plusieurs morceaux de structures similaires ; résonance des boucles ; mais surtout résonance sonore par cet effet d'écho qui donne la sensation d'assister à une répétition avant un concert ; choix judicieux et habituel (cf. Tenshi Ni Gijinka), puisqu'il place inconsciemment l'auditeur comme témoin privilégié d'une salle de concert vierge. Le son concentre notre attention et la musique capte notre affection.
Une des grandes idées de Haino consisterait à bannir sur une île déserte les artistes qui s'éloignent toujours de leurs sensations en ajustant le volume à des niveaux sonores toujours plus calmes et silencieux, sans laisser échapper leur tension. Outre son caractère provocateur, cette vision colle tout à fait à l'esprit de Affection ; preuve en est, il parvient à concilier de longues plages contemplatives éclaboussées de sa voix avec des instants bruitistes écourtés, le tout sans gâcher l'évolution même de la musique. Mieux : ces brèves nuées immatérielles font office d'élément clef d'une suite logique.
Car il faut aussi savoir que Keiji Haino reste avant tout un performer qui rappelle les joutes hendrixiennes enflammées et les élucubrations corporelles d'un iguane période Fun House ; il n'est donc pas dénué d'un genre de sensualité au-delà de son apparence sobre. Le message implicite est tout aussi sexuel et l'instrument phallique. Cependant, ici pas d'orgie sonore, mais une retenue d'une douceur exceptionnelle, une bande son érotique dont les envolées nerveuses séparant chaque partie apportent une sensation différente de celle d'un guitar hero noise.
Rien ne cache que Haino prend du plaisir, il laisse jouir sa guitare dans un éclat de bruits court et intense. Et le fait de limiter ses conclusions séminales n'est pas étranger à cette plénitude extasiée qui voile l'ombre d'un rideau pudique, loin de toute gratuité, loin de toute pornographie bruitiste qui n'aurait ici qu'un effet fade et malvenu.
Tissé de sonorité médiévales et cousu de timbres délicats, l'enregistrement sentimental se révèle être une écoute salutaire, la pénombre cachant une lumière qu'un fou de musique tente de libérer.
Affection demeure incontestablement un favori malgré l'exploit de 1981, un Harvest noir et halluciné comme épisode charnière d'une carrière protéiforme.
Note générale : 19,99/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Keiji Haino - Tenshi No Gijinka
Keiji Haino & Peter Brötzmann - Evolving Blush or Driving Original Sin
Derek Bailey & Keiji Haino - Songs
24 mai 2007
Keiji Haino – わたしだけ?
C'est
avec un élan fébrile que je laisse courir mes doigts
sur ce clavier, plume virtuelle sensible aux sons et au désir
impétueux d'expansion. Je n'ai pas écrit depuis un moment,
quelque peu lassé de mes écoutes trop sporadiques du
moment, et donc de moins en moins confiant quant à mes capacités à exprimer mes sentiments sur tel ou tel album. Seulement voilà, l'un d'entre eux a suffit à
suffisamment me transporter pour prendre mon courage littéraire à deux mains, un album du domaine du mindblowing, comme on
dit outratlantique. Rien ne pouvait me remettre plus sur les rails
que ce premier témoignage solo de Keiji Haino qu'est Watashi
Dake?.
Sorti à la base en 1981, cette perle noire de noise avant-gardiste a été rééditée il y a une quinzaine d'années par l'excellent label PSF Records, comprenez le spécialiste du genre. Le titre peut être littéralement traduit comme « Juste moi ? », comme si Haino n'était pas sûr à cet instant de vouloir se séparer de son combo free jazz Lost Araaf, dont les bandes sont pour la plupart officiellement perdues (ceci dit quelques bootlegs pourraient se trouver, en cherchant bien...). Loin d'être soucieux de la tendance du moment, cette vague new wave qui déferlait sur les Etats-Unis, Haino a conservé son style, sa propre vision de la musique depuis la fin des 70s ; une vision en mouvement, en-dehors d'une iconographie statique qui met à mal l'expression et le ressenti des messages et divergences dont l'art-même se nourrit.
Les soixante-quinze minutes de l'album s'offrent avant tout à ceux qui en ont déjà vu d'autres, les adeptes de la noise, de la no wave et de l'improvisation en particulier. Ceux-là auront l'opportunité d'entamer avec cette création un chemin de vie exaltée par un talent né dont chaque opus doit être considéré comme une prestation live dans un certain sens (pas d'overdubs, rien que du concret, du palpable) ; ceux-ci n'ont par ailleurs absolument rien à envier à feu Derek Bailey (RIP), référence occidentale cette fois du jeu de guitare atypique. Pourtant, si Execration That Accepts to Acknowledge de 1991 est la plus connue des prestations de Haino et représente bien sa fureur créatrice de l'époque Fushitsusha, il est difficile de s'attendre à un contenu différent, plus expérimental et moins violent, au son sale datant d'une époque plus jeune et peut-être moins enflammée, genèse d'un style qui a fait de nombresues émules... sans jamais pouvoir coller au talent seul du maître.
C'est ce
qu'offre pourtant Watashi Dake?. Keiji Haino ayant toujours
adoré cette pénombre dans l'esthétique, ce
premier album donne un formidable aperçu de ses capacités, sans prétendre résumer la carrière
éclectique d'un artiste aux facettes véritablement
multiples. Cet album est brut, sec et intimiste. Planté comme
un arbre dans un coin sombre de jardin public, l'enfance du vieux
chêne japonais s'ouvre à nous comme semble l'indiquer ce
jouet qui gît à ses pieds non loin. Allongez-vous,
fermez les yeux. Vous êtes assis sur un banc tranquille du Noise Park. Comment le décrire ?
C'est
une suite de compositions improvisées à l'ambiance folk
qui se déverse à nos oreilles, dynamiques de no wave imprévisibles d'expérimentations en tous genres ; ce
sont des plans dissonants de guitare douce, du silence et de la voix
en cris aigus, troublés par moments d'accélérations
comme sur les sixième et septième pistes, qui mettent
un coup de boost à cette atmosphère tranquille. A
mi-chemin de ce parcours, de longs accords lancinants apparaissent et
se dévoilent, on remarque que le mot Watashi
(littéralement « moi ») fait figure de
fil rouge de cet aspect intime de Haino, ce qui ne peut que faire de
l'effet sur cet album tout noir. Sans violence passent ainsi presque une
heure de musique calme et immersive, aux contrastes clair-obscur omniprésents. Tout semble s'écouler comme un long fleuve sans attendre de crue.
Bien sûr, dernière
piste, changement de décor. Vous vous y attendiez n'est-ce
pas, vous les vieux singes auxquels on n'apprend pas à faire
la grimace ? La noise agressive terrasse d'un coup
l'auditeur et va s'étendre pendant près d'une demi
heure de soli fougueux et enragés. Songez à cet instant précis que ce que vous
écoutez date de 1981, réfléchissez à cet
accomplissement avant-gardiste, sans vouloir être élogieux
et sauf votre respect. Un tourbillon de jeu bruitiste en complet
contrepied des guitar heroes qui sévissaient alors il y a à
peine une toute petite poignée d'années. Quelques
instants de pur génie (à mon goût) ressortent de
l'ensemble, notamment à la cinquième ou la treizième
minutes qui arrachent les oreilles, ou bien cette note tenue comme
sur un fil de rasoir, une note aigue qui viole les lois sacrées
de la musique populaire... Un final incroyable, surdimensionné
comme une éloge trop nourrie, mais qu'importe, le résultat
est là : Haino a toujours su ce qu'il faisait, en voici la preuve, en plus d'être
un musicien hors pair à la technique pointue et atypique.
Comment
finir d'effleurer ce concept
jusqu'au-boutiste ? Peut-être en conseillant cet album
uniquement à ceux qui savent apprécier ce genre de
musique, qui demande à la fois amour et passion. Car se
lancer dans l'écoute des albums de Haino demande beaucoup de
patience ; mais comme avec un Frank Zappa, il suffit de peu pour tomber
dans l'amour fou.
« Watashi
Dake?
-
Oui Keiji, c'est juste toi qu'on adore. »
Note générale : 20/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Keiji Haino - Execration That Accepts to Acknowledge
Fushitsusha - Pathetique
Mainliner - Mellow Out
23 mars 2007
Café Flesh – This is not an Amrep Christmas Show...
C'était la découverte de
l'année 2007, précisément. Je croyais avoir
trouvé la petite perle méconnue, au hasard sur
Internet, un petit groupe français surgi de nulle part et qui
envoyait du petit bois, en plus ; mais après m'être
intéressé à la pochette, déception.
Figure le nom de Bilou et, après vérification, Tanxxx
en fait aussi régulièrement l'éloge. Nextclues
m'a encore devancé, et de loin. Bordel, c'était trop
beau pour être vrai, comment je vais me passer les nerfs pour
me calmer ? Allez tiens, zou on relance du Café Flesh, ça
sera très bien.
Jarnac, 4817 habitants. Entre Saintonge
et Angoumois, à plus de 450km de la capitale a été
créé il ya quelques temps maintenant un produit de
campagne bien spécial : un regroupement de fans de noise punk,
d'Amrep et de ses Cows au nom sonnant bien underground made in NYC à
la Unsane : Café Flesh. Certains préciseront que c'est
aussi le nom d'un porno, ce qui promet donc un petit remontant bien
dosé... des trublions sexy aux bombinettes en tube(s) aux
effets aphrodisiaques, en somme !
Les cinq charentais nous délivrent
un album qui n'en est pas un, puisqu'il s'agit d'un live compilé
en mp3 téléchargeable pour peanuts sur le site du
groupe, une véritable aubaine donc, cliquez sur le lien sans
tarder ou vous mourrez d'un cancer des testicules sous les 30
prochains jours. Le titre est bien choisi, puisqu'on s'attend à
du lourd (et à quelque chose comme un album promo d'Unsane
justement).
Je place direct que c'est une bombe. En
une dizaine de compos efficaces, le groupe parvient à nous
persuader de ses capacités gonflées d'influences bien
choisies, Chokebore et Jesus Lizard en tête. On nage donc en
plein dans les 90s avec une fraîcheur qui fait plaisir et
quelques bonnes idées en prime! Si ça c'est pas le
pied, les mecs. Go !
L'enregistrement commence par Jesus a
Retrouvé son Lizard, qui plante le décor à
grands coups de maillet. Quelques secondes suffisent à Café
Flesh pour faire une bonne entrée en scène, du noise
couillu qui rend bien sûr hommage au groupe de David Yow ; tout
y est, le bouillonnement latent, la petite pause au milieu pour mieux
reprendre et enchaîner avec une petite montée en
puissance, bref, on entame le concert dans de bonnes conditions.
Better Sweat suit la cadence, le premier son rappelle US Maple mais
il est bien vite emporté par la rage noisecore, et là
je m'arrête une seconde ; le groupe a un saxophoniste (bel
outil technique), et il utilise son instrument de la même façon
que We Insist! (cf. chronique), mais... en mieux. Eh ouais, là
il n'y a pas de côté émo, ça transpire
pendant 2 minutes 30, on va droit au but avec une énergie
renouvelable, pour un morceau bien vif.
_______ le succède (curieux titre, non
?) avec une intro limite stoner bientôt déchirée
par une fureur aussi anticipée qu'un bon coup de troisième
jambe là où il faut sans préliminaire, oui c'est
cru et ça fait hurler le saxophone de douleur en cris
suraigus. On retrouve un schéma similaire avec Over Me dont le
final ne manque pas d'éparpiller nos bouts de cervelle dans un
coin de la salle, puis It's Time to Call Pamela (spéciale
dédicace à Pamela Anderson), compo qui balance
vraiment, on sent Amrep partout jusqu'aux petits obus de désert
bluesy creusés ça et là dans un vaste champ de
bataille noise.
C'est avec Plumber et Respiretory
Equipment qu'on se rend compte que Café Flesh n'est pas que de
la dynamite qui explose au toucher, mais aussi un groupe qui sait
installer des plans efficaces de manière moins brutale : le
premier commence avec un saxophone baryton qui simule un effet de
distorsion, comme un riff de gratte enrhumée qui s'emballe
dans un pont très entraînant ; le second confirme la
tendance d'un saxophoniste en forme qui finit sa course dans un sacré
jam. C'est crade, c'est splendide, c'est du talent à l'état
brut.
Alors que I'm So Excited semble
parodier un tube de Blur, la prochaine - qui est pour Philippe -
permet peut-être d'avancer l'hypothèse que c'est ce
gratteux qui gère les groupies en coulisses (me demandez pas
pourquoi). Café Flesh s'évertue alors à jouer
une reprise des Cows, puis termine le concert avec un rappel
moyennement enthousiaste qui introduit Arizona à la setlist,
compo sortant un peu de leur comportement punk pour quelque chose de
plus expérimental et lancinant. Le baryton laisse sonner une
nouvelle fois son joli vibrato comme un fil rouge, dommage cependant
qu'il faille attendre le milieu du morceau pour obtenir quelques
notes suraigües biens senties (pas encore assez nombreuses, ces
petites digressions, ma foi). Qu'importe, les guitares tailladent
sec, la basse ronronne comme au bon vieux temps, la batterie emboîte
le pas et il n'y a rien à redire. De toute façon on
nous dit clairement de nous fermer notre putain de gueule, même
si on n'est pas de l'Arizona mais plutôt du trou du cul du
monde.
Le concert se termine ainsi, après 35minutes de pure déflagration maîtrisée, comme prière au label adoré qui a vu passer Boss Hog, Bush Pig, Tar, Helmet, Melvins et bien d'autres. Café Flesh réussit à merveille et côtoie désormais les Lyonnais du groupe Ned dans les petits groupes favoris de mon esprit. Tout fan de noise qui se respecte se doit d'écouter ce live, le jeu en vaut la chandelle... ils font passer We Insist! pour des gamins has been.
Un bon terroir provincial qui fait passer au tiroir la spécialité parigote. De quoi redonner espoir aux gars reclus dans une enclave comme l'Auvergne peut en être une. De la musique charentaise pas pantouflarde pour un sou !
Note générale : 17/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Cows - Cunning Stunts
Chokebore - A Taste for Bitters
The Jesus Lizard - Down
20 janvier 2007
After Dinner – Paradise Of Replica (Paradise Of Remixes)
D'aucuns
pourraient prétendre que je suis (ndlr : j'étais...) dans une période
japonaise. A ceux-là, je tiens à leur préciser
que je répondrais impérieusement, et sans aucune
hésitation : « ...oui, et alors ? ».
Parce que c'est tout bonnement le pied ! D'abord de par l'originalité
des compositions, la nature des structures, mais surtout par la
redécouverte de tout un pan de la musique. S'intéresser
un minimum à l'histoire de la musique japonaise « moderne »
(j'entends par-là depuis leur ouverture sur le monde et, il faut l'avouer, leur
occidentalisation) est un acte fondamental pour comprendre le
glissement progressif depuis l'avant-garde d'hier à la musique
nouvelle qu'on connaît aujour'dhui. After Dinner demeure pour
certains une icône de la musique nipponne, une référence
indubitable ; il est donc tout à fait normal d'avoir droit de
nos jours à une réédition de Paradise Of
replica, incluant quelques petits remixes.
Précisons
avant toute chose que After Dinner est un groupe à part
entière, que l'on pourrait classer rapidement et sans
réflexion comme un ovni de plus dans le paysage musical des
lointaines contrées du pays du soleil levant. Certes, à
ceci près que la grande réussite de Haco, chanteuse et
leader féminin du groupe, a été de rester fidèle
aux racines traditionnelles de son pays, nous délivrant ainsi
une sorte de pop wold music éthérée, un
patchwork unique dont s'inspireront quelques artistes - les premières
écoutes rappellent étrangement certains travaux de
Björk. C'est palpable notamment sur leur premier opus, le
fameux album éponyme sorti en 1984 : une bonne longueur
d'avance pour un groupe relativement éphémère.
Paradise
Of Replica est leur second album studio, sorti cinq ans plus
tard, avec un label différent, un style plus net et un line
up complètement réassorti (seuls subsistent Haco et
Tadahiko Yokogawa). Ponctuant déjà la carrière
du projet, l'album n'en est pas moins très bon ; un jouet
déglingué à la mécanique d'horloger, une
petite poupée désenchantée au charme fou, qui
rappelle sans mal celui de Togawa Jun ; mais ce brin de sensualité,
un style reconnaissable entre milles, c'est aussi un langage aérien,
imprévisible, qui prend tout son sens dans cet univers
impressioniste ; comme une Kate Bush orientale, qui sait s'entourer
autant d'éléments mélodiques complexes et
fouillés, que d'une dimension percussive très riche.
La seconde moitié de l'album constitue la
partie la plus poussée et la plus intéressante, à découvrir d'urgence pour sa phase expérimentale plus poussée, qui marque un changement des variations électroniques pour garantir des effets mélodiques saisissants ; ce qui place d'office la création de 1989 dans la catégorie de l'avant-prog chez les amateurs d'outratlantique.
Le
temps passe vite dans ce cocktail doux comme l'abricot, rouge comme
la cerise et acide comme le citron... si vite, qu'on saisit forcément
l'intérêt premier des remixes : leur présence
motivée par le souci de transformer Paradise of Replica
en un petit chef-d'oeuvre... un tantinet plus long !
De
grâce, ne prenez pas peur : la qualité n'en est pas
amoindrie, les mix sont plutôt bien pensés et se
laissent parfaitement écouter, alors que l'envie vous prend de
regarder un peu le mini-poster joint dans cette édition, qui
propose les lyrics en japonais et en anglais.
Finalement, Paradise of Replica est bien de la même trempe que son prédécesseur, malgré un son beaucoup plus soigné ; personnellement mon préféré des deux, bien que je n'ait pas encore écouté le Live Editions – qui à l'instar de Paradise of Remixes a été rajouté à la nouvelle réédition du premier album, pour le plus grand bonheur des fans. C'est donc un grand dommage que l'écoute soit limitée, on jurerait assister à un témoignage de mort prématurée... Haco aura sa résurrection dès 1995, en langant sa carrière solo ; mais d'après certains, on atteindra rarement un aussi bon niveau d'expérimentation progressive au subtil parfum évanescent de pop traditionnelle.
Sans aucun doute, à conseiller à ceux qui ne craignent pas de passer du bon temps avec les artistes féminines aux pérégrinations sonores un peu spéciales.
A
noter, une compilation de raretés est apparemment sortie sous
le nom de Glass Tube en avril 2005.
Note générale : 17/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
After
Dinner – After Dinner
Björk
– Homogenic
Laurie
Anderson – Big Science
18 décembre 2006
Dazzling Killmen - Dig Out The Switch
En
général, quand on veut découvrir un groupe, on
se penche sur le premier album venu, au hasard des rencontres, la
naissance à de providentiels coups de coeur due à
l'amoureuse recherche d'une rareté aux fins fonds des bacs de
cds du fournisseur officiel du coin, choc de notre semence
musicophile contre cet ovule plat révélateur de
plaisirs singuliers. Ici, ça n'a pas été le cas.
Un pote m'avait conseillé Face Of Collapse, et
personnellement je savais que le dernier album de Dazzling Killmen
était un très bon Recuerda de 1996. Le problème,
c'est que je supporte moyennement qu'on me force la main... et en
plus, je préfère écouter ce qui colle au plus
près des racines du groupe - dans la limite du possible.
Ce
sont donc écoulés environ cinq mois entre le moment où
un pote a nommé son personnage de jeu d'aventure « Dazzling
Killmen » (allez-y, dites que c'est un geek, ça lui
fera plaisir !) et le moment où j'ai enfin pu dégoter
par Internet ce fameux Dig Out The Switch, soit le premier
album de groupe sorti en 1992 sur un petit label français, feu
Intellectual Convulsion. Cinq mois où je me suis tassé
l'esprit pour ne pas craquer sur la facilité, épiant
chaque recoin de boutique virtuelle pour trouver les (post-)premiers
pas d'un groupe que je savais déjà génial. Et je
les ai trouvés pour un prix plus qu'abordable, bonheur
ineffable de découvrir le groupe de Nick Sakes et de ses deux
poteaux étudiants de jazz au groove dangereusement mortel,
dans leur étape de découverte d'un (dés)équilibre
parfait.
Voyons
voir, combien de fois me suis-je écouté ce skeud en une
semaine et demie ? Six fois ? En période de partiels ? Oui, à
peu près. Rarement un album m'aura fait cet effet-là. Un
choc récent similaire à celui de Oxbow, mais en
différent : ici, tout est beaucoup plus speed, du hardcore en
veux-tu en voilà, du noise boosté à l'état
brut. De la poudre à canon qui parle, un ensemble énergique
au possible qui souffle dans les bronches et fait trembler le corps
tout entier.
Enregistré
par (l'omniprésent) Steve Albini, Dig Out The Switch
envoie la sauce dès la première seconde avec le combo d'opening
tracks de Serpentarium, Dig The Hole et Captain Is
Dead,
comprenez trois tubes de math-noise naissante, où le groupe de
St-Louis se lâche complètement, laisse l'empreinte et
étalonne le niveau du reste de ce superbe disque de musique
brute en état de grâce. Inutile de chercher à
comprendre, le sujet est maîtrisé de bout en bout, on
passe de tubes en tubes, c'est l'éclate totale. Une
démonstration de force aux dimensions de dialectique
mélodique. Une embarcation infernale en exploration d'un monde
nouveau, le mathcore ; entre horreur et violence, un coup de pied au
cul de la part d'un Lucifer aux santiagues de fonte, le tout au coeur d'une colonie de
bourrasques bruitistes.
Difficile d'en rajouter
davantage... Merde, je voudrais bien parler plus en profondeur d'un
tel album, mais c'est plus fort que moi, je dois m'en retourner
l'écouter. Ca fait pas une heure que je suis assis à
tenter de résumer l'intérêt de ce disque que ça
me démange déjà, je peux tout simplement pas me
passer de lui ; tant pis pour la qualité de la chronique,
démerdez-vous avec ce que j'ai dit ! Vous me comprendrez quand
vous arez vécu ça. Cet album est une tuerie,
point. Rajoutez « extatique » et « majeure »
si vous le voulez, ça correspond aussi à l'état
de transe qu'il procure. Peu importe.
Et dire que le temps que l'album soit enfin sorti, le groupe voulait plus en entendre parler. J'ai hâte de me farcir Face Of Collapse en plein dans les naseaux. Qu'y a-t-il à ajouter ? Agressif, forcené, furieux, sinon rien. Ceux qui aiment la violence sans concession, la noise la plus brutale : foncez. Amateurs de Godspeed You Black Emperor et autres groupes aux métissages atmosphériques, passez votre chemin, ou tentez le suicide. Voilà de la bonne « musique de zouaves » comme ne l'aiment pas les péteux hype.
Dazzling
Killmen : l'essayer, c'est l'adopter.
Note générale : 21/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Dazzling Killmen - Face Of Collapse
Brise-Glace - When In Vanitas...
Don Caballero - What Burns Never Return
28 novembre 2006
Oxbow – Serenade In Red
Un
cri strident résonne, déchirant la nuit de lambeaux
d'agonie. Pas de doute, c'est bien un album d'Oxbow que vous venez de
remettre à tourner pour la troisième fois d'affilée aujourd'hui,
et vous commencez sérieusement à avoir des doutes sur vous-même. Que
devez-vous conclure d'une telle addiction ? Vous avez vu, que dis-je, dévoré les DVD du
groupe, sillonné avec force intérêt les webradios pour en écouter quelques
pistes, mais jamais vraiment assez d'une oreille attentive ; or ici,
il vous semble rester indubitablement scotché à une écoute
dévastatrice. Votre cerveau analyse. Il se passe quelque chose dans votre tête.
C'est dingue. Quelque chose de dingue dans votre tête. Oui.
C'est fou. Fou. Je vous comprends.
Cité
comme l'album référence parmi bon nombre d'amateurs,
Serenade In Red est situé à mi-parcours
de l'histoire d'un groupe unique, Oxbow : un quatuor de dérangés
qui débute sa carrière en 1990, et qui après
plus de quinze ans de service, sévit toujours dans le plan
underground en délivrant son bilan de psychopathes. Cet album,
sorti au départ en 1996 sur un label allemand – les
Américains n'en voulaient pas – a été réédité
depuis et on peut désormais le trouver sur Ruminance Records, pour un prix plus abordable et avec deux bonus
tracks – dont une cachée
– soit un total de dix pistes en une heure de sons.
Serenade
In Red, à l'instar des autres productions du groupe, est
un album violent : c'est le moins qu'on puisse dire. Et comme le laisse présager le titre, les
paroles vont porter sur l'amour, mais il serait naïf de croire à du pur déballage de sentiments. En réalité il dépeint une période difficile du chanteur,
mêlant sentiment amoureux féroce et violence exacerbée.
Une mauvaise passe tout aussi décelable dans sa façon
de hurler à la mort que dans la mélodie, les
compositions ne se contentent pas d'être excellentes, elles
sont aussi variées. Ainsi, Over ou Lucky
garderont le même esprit tandis que Luna aura un parfum
jazzy très prononcé – une basse dissonante et un
piano détraqué suffisent. Après l''évocateur Killer, Insane Asylum nous gratifie d'un silence pesant. Malgré tout, pas
d'inquiétude : le tout sonne comme un manifeste sauvage de
violence sinueuse et perverse.
Effectivement,
la renommée – très relative – du groupe est en
grande partie due à son frontman, le chanteur Eugene Robinson,
comprenez armoire à glace en bois d'ébène, actif
pour un webzine pornographique, genre celui dont on évite la
rencontre un soir dans une ruelle sombre. Cest de lui d'où
provient cette force malsaine et l'ambiance pesante de la musique ;
vous vous sentez mal à l'aise en écoutant cet album ?
Alors imaginez en live, sur scène, un grand costaud qui a pour
habitude de se (faire) masturber en psalmodiant des paroles
cauchemardesques. Là, c'est le malaise.
On
peut très bien l'imaginer sur cet album, cette musique
incroyable, mélange de noise menaçante et de cris
dérangeants qui fait tenir en apnée auditive son
auditeur, qui voit même dans leurs passages plus softs
de vraies bouffées d'air frais qu'il juge presque comme une
ambiance reposante. Une ombre rampante en forme de blues vénéneux,
de la « musique pour adultes » à
conseiller aux avertis : il s'agit là du dark side of the
mood de l'expérimental, un son unique en son genre qui ne
remémore rien de connu.
Oxbow, c'est dérangé. Oxbow, c'est malsain. Oxbow, c'est grand.
Oxbow,
c'est peut-être un des meilleurs groupes actuels, bien que sa discographie élémentaire se place davantage dans les années 90. Aussi mythique et inimitable que The Jesus Lizard (on parle même du "Black David Yow"), il y a fort à
parier que beaucoup de futurs groupes verront en eux de quoi jeter
leur dévolu d'inspiration.
Note générale : 19/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Oxbow - Fuckfest / King Of The Jews
Oxbow - An Evil heat
26 octobre 2006
Otomo Yoshihide's New Jazz Ensemble - Dreams
Je n’avais
encore jamais entendu parler de Otomo Yoshihide avant d’aller fouiner, il y a
maintenant un mois, le bac de la musique nouvelle d’une grande chaîne de
magasins de disques. Pas loin de Ruins, entre Derek Bailey et John Zorn
(son nom est sur toute mes chroniques ou je me trompe ??), trônait alors deux
albums de l’artiste nippon certainement le plus jazzy. Je veux dire, free
jazzy. L’un était Dreams, l’autre un album dont je ne sais rien, orné
d’une étiquette semblant exhiber avec force fierté le « prix doux »
de 85 petits euros. Autant dire que j’ai déposé délicatement ce qui semblait
être une édition ultra-collector pour en revenir à quelque chose de plus banal
et de plus accessible. En plus, j’avais décidé de faire une razzia sur Tzadik,
histoire de me faire une idée sur le label de mon saxophoniste actuel favori.
Crac, je me l’achète mi-octobre.
Dreams n’est pas le premier fait d’armes de
Yoshihide. On en est bien loin. Nombreux sont ses albums, riche est sa
carrière ; malheureusement, mon appétit tout juste naissant pour la scène
underground et expérimentale japonaise ne me permet pas une connaissance
profonde du sujet, et voilà le premier opus que j’ai à me mettre sous la dent pour
déguster le talent de cet artiste – et de son New Jazz Ensemble. J’ai pu
entendre quelques échos : attention, c’est free, c’est pop, c’est barré,
il faut aimer, parfois même on dit que c’est du n’importe quoi à renforts
d’arguments aussi fiables que « je n’ai pas écouté l’album mais la musique
doit être construite, ce qui n’est pas le cas ici ». Je suppose que vos poils se hérissent autant
que les miens en lisant ça. Tout doux, posez cette hache les mecs.
Revenons-en
aux échos. Otomo Yoshihide, nouveau roi du free jazz expérimental actuel ?
Pourtant, la pochette semble bien contraster avec tous les qualificatifs
précédemment énoncés.
En lançant
l’album, on a effectivement droit à une voix douce, craquante, une japonaise
qui chante ce qui ressemblerait à une chanson d’amour, une déclaration sincère,
ou au mieux une comptine. Cette japonaise c’est Togawa Jun, comprenez une des
pop stars underground les plus cotées au Japon. Au fur et à mesure de la
progression de l’album, on se sent de plus en plus enveloppé dans un univers
cotonneux aux arrangements purement pop : une des marques de fabrique
d’une certaine Phew, autre artiste féminine connue au pays du soleil levant. On
en arrive même à des compos frisant le dark folk. Non, décidément, ça ne va
pas. J’ai du louper quelque chose, là. Cette bribe de saxo de digne de Coltrane,
là, dans le coin ? Et cette petite variation intelligente, de ce
côté-ci ! Yoshihide resterait-il donc dans le free ?
Eh bien oui.
Ca pourra échapper à certains, mais cet album est d’une intelligence
éblouissante. Les quatre premières pistes sont autant de petites chansons qui
rentrent dans la tête que de compositions mâtinées d’un jazz qu’on décèle à
peine – en cherchant bien on leur trouve une sorte de petit larsen en fond.
Tout ça semble bien définir ce que l’album nous avait prédit : un rêve.
Une vision tranquille, posée, calme et douce, aussi aérienne qu’éclectique,
parfois bousculée délicatement par quelques petits coups de chaud, qui demeurent
pourtant aussi bien agréables ; le tout pour arriver à une ballade
tranquille au bord de la mer, humant bon les embruns maritimes, un léger vent
nous décoiffant légèrement.
Simplement,
nous n’avons pas affaire à un artiste qui laisserait une idée à moitié
exploitée. A l’instar de sa pertinence musicale, Otomo Yoshihide veut nous
emmener plus loin. Nous venons de considérer ce qu’une vie d’un Ornette Coleman
a inventé comme quelques petites digressions bienvenues. Mais ce rêve, qui nous
voit finir allongé sur un banc de sable, va forcément se finir.
Eureka, sixième piste, est un élément clef.
On passe de cette sensation de bien-être à un réveil en sursaut. Mais ? Il
est déjà l’heure de se bouger, on n’a que trop flâné par ici ! La vie
n’est pas un fantasme éveillé, laissons le mutisme aux amorphes récalcitrants
et exprimons nous ! Et quitte à nous exprimer, autant balancer la
sauce ! C’est ainsi que les bruits de vague cèdent leur place à une
explosion de free jazz, maîtrisée au possible, qui prend progressivement de la
force pour terminer dans un éclat cuivré presque orgasmique.
La dernière
piste ne fait alors pas de cadeau. Otomo Yoshihide s’est bel et bien réveillé,
et nous propose un morceau à la liberté jusqu’au-boutiste, le free jazz digne
d’un Ascension.
La
participation involontaire de Jim O’Rourke (Gastr Del Sol, Sonic
Youth) et Yamamoto Seiichi (Boredoms) aidant à cet éclectisme
surprenant, Dreams de Otomo Yoshihide nous invite à considérer nos
introspections comme des moments rares et précieux, cependant toujours guidés
par notre expression propre ; et qu’une fois cet acte essentiel achevé, il
faut savoir s’en détacher au plus vite, et bousculer notre quotidien. Lui
donner de la vie, de l’entrain, de la folie.
Entre chanson d’amour et musique hurlante, cet album est personnellement ce que je considère comme un appel au Carpe Diem.
Note générale : 17/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Otomo Yoshihide's New Jazz Quintet - Flutter
Derek Bailey - Ballads
