23 octobre 2007
Keiji Haino @ No Fun Fest, 19 Mai 2007
Je suis encore tout ému de voir qu'enfin les vidéos de Haino fleurissent sur Internet. Fébrile. Je m'imagine à la place du taper, mieux, à côté de lui sans avoir besoin de me soucier de garder une trace d'un live aussi puissant. Il y a bien d'autres vidéos, mais celle-ci est si forte et montre si bien les différents styles de jeu du parrain de la noise jap que je ne peux me contenter d'en parler vaguement sans vous laisser les liens des vidéos. Haino = GOD. On le saura...
09 octobre 2007
Les Rallizes Denudes - Le 12 mars 1977 à Tachiwaka (Live '77)
Il existe un genre de collectionneur qui trouve qu'à toute chose, malheur est bon. Le record geek. Son but étant de rassembler en un majestueux meuble de rangement plusieurs années de geeking, soit quelques centaines de galettes précieusement sorties de bac poussièreux ou d'une enchère ebay, il n'aura aucune honte à afficher le mieux possible les perles obscures limitées à 100 exemplaires, état M/VG+/M- pour un 12" de 1968 en pressing test ; alors qu'au final tout le monde s'en fout. Pas lui. Son amour inaltérable de la matière musicale peut le lancer sur des quêtes où seul l'espoir ne prend pas une ride, durant laquelle il sait pertinemment qu'un gros coup de chance ne peut arriver qu'avec un sérieux coup fatal au porte-monnaies. Car il a la passion, et défend vivement les intérêts de ses artistes phares. Vient donc ce cruel cas de conscience : comment considérer un groupe comme étant d'une importance capitale alors que concrètement, leur album est si rare que trop peu de personnes peuvent en avoir l'accès et donc la connaissance ? Quel malheur de n'avoir droit qu'à des tirages limités, des picture-discs numérotés et signés, des trouvailles en état laissant à désirer... mais qu'il est bon de les détenir une fois trouvés, nom d'une pipe, pas vrai ?! Si un jour vous rencontrez un de ces phénomènes, et qu'il vous présente sa collection, demandez-lui s'il possède du Rallizes Denudes, juste pour voir sa réaction.
Car en effet, s'il existe un groupe déjà légendaire dont les sorties officielles s'arrachent à prix d'or, ce sont bel et bien les Rallizes Denudes. Formés en 1967 à Kyoto et splittés après une tournée en octobre 1996, ces Japonais d'extrême gauche ont marqué le temps au fer rouge, débridant les attaches du rock psychédélique à la Blue Cheer et chevauchant dans l'espace sur des préceptes velvetiens.
Pareils aux Stooges, Hadaka no Rallizes attachent dès la fin des années 60 une importance capitale à la distorsion, et inventent un concept qui déterminera bien des tendances dans l'underground nippon. Les frères Takashi prennent pour base le psychédélisme lourd de Blue Cheer, lui calquent une basse tout droit sortie des écuries Motown et fouettent leurs chansons de pans de noise-drone. Le tout restant coiffé de la voix aigue du leader, le fameux gratteux Mizutani Takashi... cela ne vous rappelle rien ? Exact, Fushitsusha autant que Mainliner ou Kousokuya semblent faire la même chose une génération plus tard. Outre LSD March ou encore High Rise, même Keiji Haino ne peut cacher avoir été influencé par Mizutani (bien qu'en premier il s'agisse plus d'Albert Ayler avec son premier combo Lost Aaraaff) dans sa façon de chanter et cet incroyable leitmotiv de la culture supersonique.
Les Rallizes Denudes proposent donc une musique en accord avec son temps, mais pervertie à la Lou Reed, comme si un énième shoot de coke devait avoir ralenti sa vision du temps et étiré les compositions sous un nuage de bruits qui dessineraient Sister Ray dans la toile d'un ciel sombre. Fin des 60s, l'occident marginal admire le Velvet Underground produit par Warhol Inc., tandis que l'orient s'embrase et devient en quelques années un point central de perturbations, entre les séismes dus à la tectonique des plaques et les vortex ouverts à l'envi par un combo de jeunes fous furieux.
Les Rallizes Denudes tournent un peu partout dès 1968, transportant avec eux une zone géographique où le bruit se fait plus fort, dans une ambiance de (gros) son et lumières à faire péter les concensus ; mirrorballs et grosses enceintes qui leur vaudront quelques ennuis durant leurs premières scènes (annulations de dates, concerts reportés...). Leur engagement politique extrême va les amener à d'autres soucis plus importants : s'ils occupent l'université de Kyoto en avril 69 et dénoncent la guerre du Viet-Nam en se produisant lors de grandes manifestations étudiantes, un des membres originels du groupe (Wakabayashi) va radicaliser encore plus l'image du groupe en prenant part à l'opération Yodo-Go en 1970 - un détournement d'avion pour la Corée du Nord, sous la houlette de l'Armée Rouge japonaise. Des rumeurs affirment que Mizutani en aurait fait partie. Quoi qu'il en soit, ce dernier clamera un peu plus tard des textes de Lénine, Che Guevara, Hegel ou encore Nietzsche lors d'un concert dans une école primaire.
Cet engagement politique contre le libéralisme aura une incidence de premier ordre sur le reflet du groupe : négligeant les studios, favorisant les messages politiques distribués après de violents riffs, il deviendra au fil des années de plus en plus culte, amassant davantage d'amateurs de sensations fortes que de curieux politisés.
Il est donc quasi-impossible de dénicher quoi que ce soit d'officiel dans leur "discographie" (les sorties officielles attendront une vingtaine d'années). Leur renommée internationale s'est faite de bouche à oreille - Peter Grant n'aurait pu faire mieux ; la révolution Internet va permettre heureusement une plus large diffusion de bootlegs ou de rééditions moins obscures des premiers LPs introuvables de 1991, et faire passer les Rallizes Denudes du satut de groupe culte à une véritable légende de l'underground japonais. Ce qui n'empêche pas de voir fleurir des prix exhorbitants (140€ le coffret 4 cds)...
Venons-en enfin à l'enregistrement, ce live capturé en 1977 le 12 mars à Tachikawa. Un véritable Graal : il consacre en deux disques la quintessence du groupe dans une époque où ils atteinrent leur apogée. Il y a peu de mots pour décrire l'importance de ce témoignage ; l'adjectif utilisé plus haut convient parfaitement. Il s'agit d'un live aux résonnances velvetiennes.
Résonnance comme une ombre des VU : le son agressif des guitares, les rythmes simplistes de batterie, la puissance hypnotique de la basse (en complet décalage du reste), mis à part de la voix. Résonnance dans le temps. Le VU a changé la face du rock occidental, les Rallizes auront donné le ton aux futures formations d'avant-garde de l'extrême-orient. Comparables en bien des points, voilà une autre raison de faire l'effort de trouver et d'écouter ce concert.
Les sept morceaux joués ce jour-là sont à faire crépiter la surface du globe, qu'il soit oculaire ou terrestre. Une larme versée n'est rien devant un tel assaut électrique. Les frères Takashi semblent ralentir le temps, créant une ambiance magique cloîtrée entre des murs de bruits, basée sur des accompagnements simples et auréolée d'une voix angélique.
Enter the Mirror trace le chemin à suivre pour une randonnée noire d'une heure et demie, nous invitant à passer dans leur monde, à marcher vers une autre esthétique. Ce qui conduit à passer une nuit de l'assassin, compo renversante (cette ligne de basse ne vous rappelle rien ?) qui précède la chaleur sonique des flammes de glace... A Memory is Far poursuit l'expérience en faisant passer (a posteriori) Fushitusha pour de vulaires plagieurs. On comprend en outre assez vite qu'il est difficile pour eux de jouer un morceau en moins de dix minutes.
Le second disque est lancé par l'hypnotique Strong Out Deeper Than the Night, peut-être le morceau le plus représentatif du psychédélisme des Rallizes Denudes, bientôt chassé par les éventreurs de la nuit. Ma favorite, puisque le rythme est ici plus accéléré et semble botter les fesses d'Iggy Pop dans une tempête de disto, avant l'exceptionnel moment drone... ou la meilleure façon d'aller rhabiller en vitesse à la fois Boris et les Acid Mothers Temple. The Last One finit massivement ce concert en atteignant un point critique de no wave bruitiste à tendance brutalement lancinante.
Après ces 21 minutes extatiques, il est impossible de croire que ces types produisaient un jeu pareil alors qu'AC/DC tournait de l'autre côté de la planète. Que ce jeu avait été développé depuis dix ans déjà. Une sorte d'anniversaire en quelque sorte, une célébration du "son brut" de Pierre Henry, manifeste sanglant d'un style unique, ouvrant une plaie béante à la musique rock.
Rien ne préparait le monde à ces terroristes du bruit. Ce jour-là le 12 mars 1977, Tachiwaka allait à son tour et trente ans plus tard connaître un bombardement bien pire que Nagazaki ou Hiroshima. Les retombées radioactives n'en finiront pas de faire muter l'underground japonais.
Majestueux. Essentiel. Historique.
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Note générale : 30/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
The Velvet Underground - White Light / White Heat
Fushitsusha - Live PSF 3/4 (1st)
Keiji Haino - Execration That Accepts to Acknowledge
Mainliner - Mellow Out
Kousokuya - Echoes From Deep Underground
08 octobre 2007
Le temps de passer le bonjour !
Petite annonce ponctuelle : aujourd'hui 8 octobre, le blog a enfin retrouvé un peu de souffle après un moment de vide (comme d'habitude), cette fois du à mon déplacement et ma sédentarisation en sol hispanique. Plus précisément, j'ai fini d'emménager à Valladolid (qui ressemble à Clermont-Ferrand ; si, si, des travaux partout) et pour le moment pas de problème majeur à se plaindre aux autorités.

Enfin si. Une semaine entière de bronchite qui continue encore un peu en ce moment, alors que je n'ai toujours aucun cours de prévu et qu'ici personne ne semble vouloir m'aider personnellement malgré les intentions affichées. Demain j'espère trouver un moyen de voir ma prof responsable et commencer finalement mes cours avant vendredi pour que de ce côté je n'ai plus de soucis.
Autre annonce personnelle : merci à ceux qui m'ont souhaités mon anniversaire aujourd'hui !! Je viens de passer le cap des 20 premières années, et le chiffre 21 me fait penser que cette fois ça y est, je suis dedans, la vie le taf les impôts le gosse le chien et la tisane avant d'aller au lit. Heureusement pour me sortir de cette torpeur, j'ai quelques trucs de Kurosawa, Kobayashi et Mizoguchi à faire passer, avec du Sergio Leone et autres films de Kubrick.

Pour fêter l'évènement, mon blog aura droit demain à une grosse chronique (comme au bon vieux temps) sur un groupe qui me tient particulièrement à coeur en ce moment, qui a chamboulé ma vision de la musique. Lequel ? Ca les mecs, il y a des indices partout sur cette page, c'est pas bien difficile.
06 octobre 2007
Keiji Haino - "C'est Parfait"
Décidemment je suis incorrigible. Jetez-moi des pierres, je vais encore parler de cette icône de l'underground. Je viens de découvrir encore une partie de sa discographie, et il y a tant de choses à en dire - et si peu d'interlocuteurs - qu'il n'est pas aisé de laisser ces mots dans ma tête sans qu'il n'en ressortent quelques uns malgré moi. Cette fois je me penche sur un album unique de Haino, une expérience comme nulle autre, au titre français plus qu'explicite (...pour une fois, ahah). Il ne s'agit certainement pas de la dernière chronique sur Keiji Haino, j'en suis désolé. Ou pas. Ca fera plaisir au canadien qui est venu y a pas longtemps juste pour lui !
Sorti en 2003, cet album au nom à rallonge bien que généralement tronqué (C'est Parfait, Endoctriné tu Tombes la Tête la Première n'Essayant Pas de Comprendre Quelque Chose Si tu te Prépares à la Décision d'Accepter de Tout Comprendre en Toi-Même Cela se Résoudra) n'a pas son pareil, même au sein de la discographie de Keiji Haino. Seule la construction de l'album permet d'établir un lien direct avec l'artiste, soit une piste de 44 minutes de concert live (enregistrée le 31 mars 2002 à Tokyo) avec de longs passages vocaux.
Tout est pourtant différent. C'est Parfait noue officiellement le lien entre l'artiste et le turntablism d'une façon complètement inédite : l'enregistrement se perd entre des samples de cris stridents, de hurlements sombres et de nombreuses pistes rythmiques pour un résultat sans pair. En effet, contrairement à son faiblard album solo de batterie et percussions, Haino se lance définitivement corps et âme dans un travail autrement plus complexe, riche et détaillé.
Les timbres de voix se mélangent, les percussions se mêlent, leurs timbres profonds s'échappent et finissent par se croiser pour finir dans un maelström assourdissant ; un passage calme à la demi-heure d'écoute, puis l'enregistrement gagne en puissance après un long passage vocal, Haino balayant tous ses samples dans une tornade furieuse de sons étranges, perdus entre rototoms, cowbells, cliquetis de cymbales et voix multiples.
La singularité tient en quelques mots : Haino établit presque un nouveau style musical, à mi-chemin du DJ no wave et du vocaliste expérimental, fondé sur de sourds plans rythmiques aiguisés par de nombreuses digressions et roulements métalliques. Difficile d'exprimer, de définir ce qu'il se passe en trois quarts d'heure ; on retiendra simplement la sensation d'être passé dans un lavomatic pour instruments à percussions, et c'est la tête à l'envers et le cerveau plein de sonorités nouvelles qu'on en ressort, vidé et songeur.
C'est Parfait fait donc partie de ces expériences inoubliables, forgées sur on-ne-sait-quoi, un éclair de génie ; instants rares, précieux, recherchés et appréciés des amateurs (d'autant plus que celui-ci n'est pas sorti sur PSF mais sur l'obscur label Turtle Dreams, à tirage limité, pour le plus grand plaisir des record geeks de mon espèce), lesquels s'accordent à consacrer cet album comme le plus singulier de tous.
Cet album ne peut faire l'unanimité. Il est pourtant doué d'un très grand intérêt en plus d'une production excellente, et en cela mérite l'excellente note qui lui est attribuée, que les grands aventuriers mélomanes corroboreront sans aucun souci.
SHUT THE F**** UP AND GIMME THE SWORD => DOWNLOAD
Note générale : 19/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Keiji Haino - Uchu Ni Karami Tsuite Iru Waga Itami
05 octobre 2007
Oxbow - The Narcotic Story
Quel est le meilleur groupe actuel ? Quel album de 2007 a déjà marqué une trace indélébile cette année ? A ces deux questions, plusieurs choix sont possibles. Les fanatiques de Blonde Redhead préfèrent largement les élucubrations gainsbourgiennes du 23 sorti en avril dernier ; les admirateurs de Arcade Fire ont eu leur Neon Bible. Qu'en est-il pour une bonne partie des adeptes de la noise ? D'aucuns hésiteraient entre Unsane et Battles. Si Visqueen est peut-être le meilleur album brutal de l'un et Mirrored complètement décalé pour l'autre, la palme revient quand même à The Narcotic Story d'Oxbow pour de nombreuses raisons.
Il est plutôt amusant de constater avec quelle facilité les auditeurs peu convaincus casent cet album. On voit fleurir des commentaires qui frappent absolument à côté de l'essence du groupe, comme par exemple définir Eugene Robinson comme nouveau chantre du cartoon rock - "qui ne balance pas assez". Le plus comique dans l'affaire est surtout de considérer leur dernier album comme un jam avec les Animaniacs ! Imaginons le résultat d'une écoute du dernier Battles, et passons outre ces considérations si peu averties.
The Narcotic Story marque le retour d'un des groupes les plus cultes
encore en tournée, dans la lignée des Jesus Lizard et autres compères
de la scène noise. Un retour réussi : le trio ne manque pas de se
sacrifier corps et âme sur l'autel blues expérimental, au cours d'un
rituel chamanique perdu entre cris torturés et envolées orgasmiques.
La tension ici ne se relâche jamais tout à fait, c'est là la qualité primordiale de cet enregistrement. Oxbow a l'intelligence de ne pas se laisser aller à une certaine facilité qui ferait du groupe, non plus un ovni musical, mais juste un excellent hommage au noise des 90s. Oxbow va plus loin et garde en tête toute la puissance du blues, mise au service d'un son original et absolument respectueux de la démarche du groupe.
En résulte donc un chef-d'oeuvre tout en tension, une boule de nerfs lissée
pour une écoute moins nauséeuse qu'un Evil Heat et cependant aussi
profonde qu'un Serenade in Red. Oxbow ne parvient pas à dépasser les
précédents albums... il fait mieux en sublimant son style unique dans
une atmosphère sombre qui dépeint exactement les sensations du groupe
même. L'écoute, plus aisée malgré la folie inhérente des éclats de voix du frontman, en fait un album parfait pour découvrir ce trio tant apprécié des Français.
Ecouter ce groupe se révèle de nécessité cathartique. Foncez avant qu'une enclume (ou un piano à queue, sait-on jamais) ne vous tombe sur la tête.
Note générale : 20/20
*** Si vous aimez, essayez... ***
Oxbow - Serenade in Red
Oxbow - An Evil Heat
Battles - Mirrored
